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  • 409 — L’usine vide

    659 mots

    L’ancienne usine était désormais vide.

    Cela faisait des années qu’il n’y avait plus de machines, plus d’ouvriers, plus de bruit.

    Il ne restait qu’un immense volume vide et poussiéreux. Le plafond était aussi haut que dans une cathédrale. Des nombreux carreaux qui laissaient entrer la lumière, seuls de rares étaient encore intactes. Sur le sol, de grandes zones à la peinture écaillée délimitaient les anciens postes de travail. Des escaliers en métal peint en vert passé montaient à une coursive surélevée qui menait à des bureaux avec de grandes vitres, pour laisser les chefs regarder les sous-fifres travailler.

    Ces pièces avaient déjà été pillées. Ne restait plus que les anciens tableaux de contrôle, plus reliés à rien, et même si, complètement inutilisables. Entre les squatteurs et les rats, il manquait la moitié des câbles et l’autre moitié avait été rongée.

    L’entreprise propriétaire de cette usine avait mis la clef sous la porte il y avait au moins cinquante ans.

    À l’origine, elle fabriquait des automates pour remplacer les humains dans d’autres usines. Quand ce fut au tour des ouvriers de cette usine de se faire remplacer, il y eut des émeutes. Les gens étaient désespérés. Ils savaient que perdre leur boulot signifiait mourir de faim. Plus personne ne bossait, tout le monde avait été remplacé par leurs produits : des robots pas trop chers, mais diablement efficaces, qui n’avaient pas besoin de soirée, de week-end, de vacances, de congés maternité, de s’occuper des enfants, d’être malades, de veiller un parent malade ou mort.

    Il y eut des manifestations. La police surexcitée avait assailli les manifestants avec leurs camions et leurs armures blindés, leurs armes de guerre, leur volonté de casser du pauvre. Le bilan avait été de plusieurs centaines de blessés et plus de cent vingt morts. C’était à se demander ce qu’on leur avait promis pour qu’ils oublient qu’ils assassinaient leurs semblables.

    Malgré le remplacement de tous les travailleurs par des robots, l’entreprise fit faillite. Si plus personne n’a de salaire, plus personne ne peut dépenser de sous pour acheter vos produits ou vos services…

    L’usine avait fermé du jour au lendemain. Quelques robots avaient été vendus à droite à gauche, pour pièce ou comme objet de compagnie, mais tout le reste était resté sur place.

    Une entreprise de gardiennage fut embauchée pendant les deux années qui suivirent. Les chiens robots et autres drones parvinrent à dissuader une bonne partie des intrus, mais au bout d’un moment, ce coût ne fut plus considéré comme nécessaire et les lieux furent totalement laissés à l’abandon.

    Certaines machines, les plus légères, furent volées. Les autres furent démontées ou découpées pour revendre le métal au poids.

    Il ne fallut pas longtemps au bâtiment pour être squatté, surtout en hiver, même si l’endroit était rempli de courant d’air. Le nombre de squatteurs augmenta tant que le lieu devint un village. On raconte que plus de 500 personnes habitaient là au plus fort. Mais comme tout, cela ne dura pas. Tous furent délogés par l’État, qui voyait mal ces gens ne pas payer de loyer et encore moins d’impôts.

    Ensuite.

    Ensuite, rien n’est vraiment sûr. Mais au final, la nature reprit ses droits. Les racines, les herbes folles, les arbustes, tout poussa et envahit l’espace. L’usine était un lieu agréable pour les plantes : à l’abri du vent en hiver, au chaud dans les périodes encore fraîches, mais ensoleillées.

    À tel point que le bâtiment ne fut plus visible sous la végétation et tomba dans l’oubli.

    Il avait été redécouvert il y avait deux mois. Les jeunes gens à l’origine de cette redécouverte avaient décidé de se servir du bâtiment pour leur village, ils ne savaient pas exactement quoi faire avec, mais décideraient après avoir vu quoi ressemblait l’endroit vide.

    Ils avaient donc passé les dernières semaines, à couper, élaguer, arracher, tailler, nettoyer, les arbres, les plantes, les murs.

    L’ancienne usine était désormais vide.

    C’était une page blanche prête à recevoir une nouvelle histoire.