Étiquette : Expérience

  • 399 — L’expérience Demi Moore

    Le titre peut induire en erreur :p

    1808 mots

    « Beaucoup de personnes à qui nous avons parlé ont vécu la même expérience. »

    L’homme en blouse face à moi parlait depuis de longues minutes. Je n’avais rien écouté, emporté par mon propre flot de pensées. Il portait des lunettes type aviateur, le modèle très en vogue dans les années 80, sauf que lui avait les verres si épais que ses yeux ressemblaient à deux petites billes sombres. Son âge était difficile à déterminer. Ses cheveux étaient bruns ou châtain foncé, coupés court sans être rasés, les golfes un peu reculés mais sans signe réel de calvitie. Son visage graisseux brillait comme celui d’un adolescent en pleine crise d’acné, mais il était parcouru de quelques rides sur son front et aux commissures de ses yeux et de sa bouche. Il avait au moins une couronne en métal dans la bouche, peut-être deux, et avait dû manger un sandwich thon et salade au vu des résidus entre ses dents. Son col de chemise comportait un reste de mousse à raser séchée. Sa blouse était éliminée aux coudes et aux emmanchures. Le tissu de sa poche de devant gardait la marque d’une pince. Il avait dû enlever son badge et le glisser dans sa poche latérale avant d’entrer dans la pièce. Sa manche gauche de chemise qui en dépassait comportait deux minuscules taches de café, sûrement des gouttes qui avaient sauté de sa tasse quand il s’était resservi alors qu’elle n’était pas encore vide. Ses ongles étaient coupés courts pas rongés, il n’avait pas de trace d’alliance.

    Il était légèrement penché vers l’avant et avait les mains croisées, les avant-bras posés sur la table. Il m’avait dit cette phrase d’introduction comme une confidence, ou alors c’est ce qu’il espérait que je croirais.

    Nous étions dans une salle carrée, sombre, aux murs d’une couleur jaune vert sale. Il y avait un grand miroir sur l’un d’eux. Cette pièce ressemblait à toutes les salles d’interrogatoire que j’avais pu voir dans les films, quand les agents du FBI veulent faire cracher le morceau au salop de méchant, accusent à tort le héros ou veulent rassurer la jeune femme qui vient de subir un évènement traumatisant et qui va servir ensuite de faire-valoir au héros, ou mourir pour lui donner une motivation en gagnant la sympathie des spectateurs. Ces histoires sont toujours des empilements de clichés.

    Je m’égare.

    Il avait dû voir que je ne l’écoutais plus. Il attendait en me fixant. Je raccrochai son regard, malgré son front brillant et le reste.

    « Vous n’êtes pas seul dans ce moment compliqué, reprit-il.

    — Quel moment compliqué ? Celui où je me suis fait embarquer par des gens à l’air de voyous dans des 4×4 dignes des pires mafieux ? ou le moment où on m’a collé dans cette pièce sans explications pendant un heure cinquante-sept minutes et vingt-trois secondes avant que vous n’entriez ? »

    L’homme en blouse — pas sûr qu’il fût médecin en réalité — se racla la gorge. Il se gratta le cou, ses ongles accrochant tous les poils rasés de près ce matin et qui commençaient déjà à repousser. Il déglutit en jetant un coup d’œil furtif au miroir sans tain. Pas assez furtif.

    « C’est un compte très précis, monsieur… monsieur ?

    — Oui. »

    Silence. L’homme en blouse se fendit d’un petit rire en comprenant mon trait d’humour.

    « Je vous demandais votre nom.

    — Donc vous embarquez des gens sans même savoir de qui il s’agit ?

    — C’est un peu plus compliqué que cela. Écoutez, je suis le docteur Mahler.

    — Comme le compositeur ou comme l’inverse du bonheur ? J’espère que ce n’est pas un signe de ce qui va m’arriver. »

    J’essayais de faire le malin, mais en vrai, je n’en menais pas large. Je n’avais aucune idée de pourquoi j’étais là. Je n’avais rien fait de mal.

    Enfin, pas depuis quelques années. OK, quelques mois. D’accord, deux. Deux mois. C’est bon ! De toute façon, s’ils avaient été au courant, ils seraient venus me chercher bien avant.

    « En fait, cela dépendra surtout de vous. Et des réponses que vous allez nous donner. Déjà, il serait bien plus pratique pour moi de vous appeler par votre prénom, au moins. Je n’ai pas vraiment besoin de connaître votre nom complet. Un prénom suffira.

    — OK, soupirai-je. Appelez-moi John.

    — Comme Rambo ou comme Elton ? s’amusa l’autre.

    — Comme McClane.

    — Espérons que vous ne finirez pas avec les pieds en sang », répondit-il du tac au tac, en remontant ses lunettes sur son nez.

    Touché. Cette fois-ci, je ne parvins pas à rester impassible.

    « Bien, reprit-il. John. Arrêtons de jouer une mauvaise scène d’interrogatoire et essayons d’avancer ensemble. Vous comme moi serons heureux de rentrer chez nous au plus vite.

    — Que voulez-vous savoir ? dis-je d’un ton neutre.

    — Vous êtes ici car, comme je vous l’ai dit, vous avez vécu la même expérience que plusieurs personnes avec qui nous avons pu nous entretenir.

    — Pouvez-vous être plus précis, docteur Mahler ?

    — Vous entendez, vous voyez, vous ressentez des choses que personne d’autre n’entend, ne voit, ne ressent. Les rares personnes à qui vous avez essayé d’en parler vous ont soit pris pour un fou, soit pour un petit malin qui cherche à attirer l’attention à lui. »

    J’avais effectivement des sensations étranges depuis quelques jours, une hyper sensibilité d’après ce que j’avais trouvé sur Internet, mais je n’y avais pas vraiment prêté attention, parce que suivait général un diagnostic de cancer incurable et fulgurant (mort imminente, quoi) ou une tentative pour vendre des produits à base de plantes, ou de sucre, ou les deux, pour me permettre de mieux contrôler ces « super pouvoirs ».

    « Malheureusement, reprit le docteur, ces sensations ne sont qu’une première étape. Les prochaines risquent d’être plus désagréables, pour ne pas dire douloureuses. Je ne vais pas vous cacher que de nombreuses personnes qui ont été dans votre cas n’ont pas réussi à supporter la suite et ont préféré mettre fin à leurs jours. »

    Merde, Internet avait raison. Ce sera mort imminente.

    « Est-ce que vous pouvez me parler plus en détail de ce qu’il m’arrive exactement, de comment j’ai attrapé ça, des symptômes et des suites, de ce que je peux y faire ? »

    Encore une fois, j’essayais de montrer le plus grand calme mais l’inquiétude commençait à me gagner.

    « Je ne vais pas vous mentir, nous ne savons pas avec exactitude la cause première, mais nous savons la manière dont ça vous est arrivé. La semaine dernière, mardi 8 à 15 h 32, alors que vous rouliez à vélo, vous vous êtes fait renverser par un camion.

    — Je l’ai évité juste à temps.

    — En réalité, non. Vous avez bien été percuté et vous vous êtes cogné la tête contre le trottoir, vous avez perdu connaissance, et même si votre cœur n’a jamais cessé de battre, votre cerveau semble s’être éteint avant de se rallumer. Vous vous êtes relevé et êtes reparti comme si de rien n’était. C’est une des raisons pour lesquelles vous ne vous souvenez pas de l’accident.

    — Impossible. »

    Le docteur tira une tablette de sa mallette jusque-là posée au sol. Mallette en faux cuir marron, les coutures étaient en polyester simples points droits, deux étaient cassées et se défaisaient. Il devait l’avoir depuis quelques années, les bords étaient élimés et je pouvais voir l’endroit par où il la tenait régulièrement. Il alluma la tablette et je vis une vidéo de surveillance de mauvaise qualité de l’endroit où j’avais manqué de taper ce camion.

    « C’est comme ça que vous m’avez trouvé sans savoir mon identité ? Vous avez découvert que je passe tous les jours par-là… »

    Dans la vidéo, le docteur avait raison, je le percutai et volai à quelques pas de là pour atterrir la tête sur le rebord du trottoir. La vidéo jouait en accéléré, mais le temps qui défilait montrait bien que j’étais resté immobile pendant quatre minutes et treize secondes.

    Puis soudainement, je me relevai comme une fleur, n’écoutant personne, n’entendant personne même, comme si j’étais seul, je récupérai mon vélo, montai dessus et partis.

    « Vous avez eu ce que nous appelons une expérience de demi-mort.

    — Comme l’ex de Bruce Willis ?

    — Quoi ?

    — Laissez tomber.

    — Cette demi-mort a enclenché un processus encore assez mal connu dans vos cerveaux en relâchant des hormones spécifiques qui à présent augmentent vos capacités de perception. Mais pas votre humour, semble-t-il.

    — Ah ! Donc vous l’aviez comprise, en fait.

    — Bref, le problème est que ce shoot d’hormones a endommagé vos cellules cérébrales, dommage qui continue encore à présent et va s’accélérer si vous ne faites rien.

    — OK. Donc, que faut-il que je fasse ?

    — Vous allez commencer par prendre ces gélules les prochains jours, une le matin et une le soir, dit-il en sortant un pot en plastique de sa sacoche.

    En fait, il fallait croire qu’Internet avait aussi raison pour les médocs.

    — Ça va arrêter tout ça ?

    — Non. Ça va stopper l’évolution des syndromes. Les sensations déjà présentes vont rester.

    — Et combien de temps je dois prendre ces machins ?

    — À vie.

    — J’ai pas les moyens de me payer des médocs jusqu’à la fin de mes jours.

    — C’est pour cette raison que nous vous proposons un poste au sein de notre entreprise.

    — Et je vais faire quoi ? Le cobaye pour tester ce médicament parce qu’il est expérimental ?

    — Ah ! Ah ! Non, évidemment pas.

    — Et c’est quoi exactement votre entreprise ? »

    Mahler tira de sa sacoche (avait-elle un fond ?) une liasse de dix pages, mal alignées entre elles, l’agrafe qui les maintenait ensemble n’était parallèle à aucun des bords, et un stylo bille bleu au corps en plastique hexagonal transparent avec un petit trou sur l’une des faces (je n’ai jamais compris à quoi il sert ce trou) qu’il posa devant moi.

    « Avant de vous en dire plus, je vais vous demander de lire, signer et parapher ce document.

    — Un contrat de confidentialité ? »

    Mahler resta silencieux et montra simplement le document d’un geste de la main.

    « Combien de temps je vis si je ne prends pas les pilules ?

    — Les gélules ? La moyenne est à deux semaines. Les plus résistants en ont tenu trois. Le record est à vingt-six jours. Vous avez déjà passé une semaine, je dirais qu’il vous reste dix jours environ.

    — Et il y a combien de gélules dans cette boîte ?

    — Vingt et une.

    — Donc ça me rallonge max d’un mois.

    — Grosso modo.

    — Et si je signe ? Je suis payé combien ? demandai-je en feuilletant le document à la recherche d’un montant.

    — Vous ne serez pas malheureux.

    — De toute façon, c’est soit ça, soit dans un mois, j’aurai plus jamais mal aux dents. »

    Mahler haussa les épaules, un air faussement dépité.

    Je feuilletai les pages et signai la dernière avant de lui repousser le tout. Il me le repoussa.

    « Il faut parapher chaque page, aussi. »

    Je m’exécutai.

    « Maintenant, vous allez me dire ce que je veux savoir ! »