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  • 422 — Puerto Secreto

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    Ils regardaient les bateaux revenir dans l’obscurité croissante.

    Il n’y en avait plus que trois sur les huit partis une semaine plus tôt. Le silence lourd qui pesait sur les gens du port contrastait avec la tempête de questions dans les esprits. La première, celle que chacune et chacun se posait : qui avait survécu ? Mais il y en avait d’autres : que s’était-il passé pour subir autant de pertes ? Avaient-ils trouvé le trésor ?

    Les immenses braseros qui tenaient lieu de phares étaient déjà allumés depuis une bonne heure. Les navires s’approchaient. Le port avait repris un peu d’animation. Tout le monde était à son poste pour accueillir les équipages et les blessés.

    Les amarres attachées, les passerelles furent déployées. Les infirmiers avec des civières montèrent en priorité pour chercher les blessés les plus graves. Ensuite, les matelots bien portants aidèrent à débarquer ceux qui tenaient tant bien que mal debout.

    Sur le quai, Mama Stella attendait que le commandant de la flotte descende pour lui raconter ce qu’il s’était passé, donner des détails, confirmer les craintes. La dernière dirigeante de l’île faisait les cent pas, de long en large, les mains jointes dans le dos, les yeux rivés au sol, levant le nez vers les passerelles de temps en temps, quand un moment de calme semblait se dessiner. Elle s’inquiétait de voir revenir si peu de monde. Avoir une ville à moitié vide, ou remplie seulement de gens inaptes à naviguer ou travailler, ce n’était pas bon pour la survie.

    L’île de Puerto Secreto était un ramassis de hors-la-loi, d’hommes et de femmes de mauvaise vie, de voleurs, de menteurs, de tueurs, en un mot de pirates. On y trouvait le pire de la race humaine dans les Caraïbes. Mais cette engeance, répugnante aux yeux des autorités de toutes les nations qui naviguaient dans ces mers, vivait pourtant paisiblement ici depuis près de soixante ans.

    On racontait que l’endroit avait d’abord été un refuge pour cinq survivants d’un naufrage, cinq condamnés aux travaux forcés sur un navire anglais. Une avarie avait touché le bâtiment, seuls ces cinq-là s’en étaient sortis vivants. Ils avaient réussi à survivre sur cette île en forme de croissant de lune entourée de montagnes protectrices. Certains disaient qu’il s’agissait d’un ancien volcan. La crique interne était luxuriante et fournissait tout ce qui était nécessaire pour vivre : fruits, viande, eau potable, du bois pour se chauffer et construire de quoi s’abriter. Les cinq vaillants survivants avaient passé près de deux années sur l’île sans trouver rien à y redire. Ils préféraient se trouver là plutôt que derrière des barreaux à casser des cailloux. Mais au bout de deux années de tranquillité, un navire au pavillon français entra dans la crique. Un équipage débarqua et découvrit les cinq survivants. Ceux-là, ne voulant pas perdre leur vie simple et agréable, retrouvèrent leurs vieux vices et parvinrent en moins d’une nuit à assassiner l’équipage jusqu’au capitaine, prenant ainsi leur premier navire. À la suite de quoi, ils partirent plusieurs fois en excursion, s’attaquant d’abord à d’autres navires français, accostés aisément grâce à leur pavillon volé. Dans les équipages, ils trouvèrent des gens suffisamment malheureux de leur condition pour accepter de les joindre. Petit à petit, la population de l’île grandit, accueillant rapidement femmes et enfants, la flotte aussi, montant jusqu’à une vingtaine de navires.

    Avec le temps, l’histoire d’une île secrète se répandit dans les Caraïbes et au-delà parmi les pauvres, les désespérés, les malfrats en quête de tranquillité. L’île gagna son nom. Les cinq premiers colons moururent, laissant leurs successeurs prendre le relais. Aujourd’hui, ils étaient toujours cinq à diriger. Mama Stella était l’une d’eux, la seule à ne pas naviguer. Cela ne l’empêchait pas d’être respectée. Elle avait une poigne et un caractère en acier trempé. Il n’en fallait pas moins pour tenir tout ce beau monde, sans quoi les bagarres de taverne et autres travers du monde extérieur auraient mis le feu à la ville depuis longtemps.

    Mama Stella rongeait son frein. Elle attendait que Phileas descende du Foudroyant pour pouvoir lui dire qu’elle lui avait bien dit ! Elle l’avait prévenu que c’était dangereux, suicidaire même, mais Phileas-Crâne-de-Pierre portait bien son nom et s’était obstiné à vouloir partir en quête du fameux trésor de Sam le pirate, une légende qu’on racontait aux enfants depuis des années pour les motiver devenir matelot de la flotte. Mais depuis quelques mois, Phileas fanfaronnait d’avoir trouvé un indice irréfutable de l’endroit où Sam avait caché le magot.

    Est-ce qu’autant de morts et de perte au sein de leurs effectifs peuple valaient le coup ? Mama Stella grinçait des dents rien que de penser à cette question.

    Enfin, tous les blessés et les biens portants avaient regagné le plancher des vaches. Ceux qui avaient retrouvé les leurs étaient déjà rentrés chez eux, mais il restait encore beaucoup de monde sur les quais. Ils attendaient des nouvelles de Phileas. Celui-ci se présenta enfin à l’entrée de la passerelle. Les mains sur les hanches, le torse bombé de fierté, il contempla Mama Stella d’un air de défis avant de commencer à descendre vers le quai. En bas, il la salua chaleureusement.

    « Combien sont morts pour ton fantasme ? rugit-elle.

    — Mon fantasme ? répéta Phileas. Quel fantasme ? »

    Il ne laissa pas le temps à la femme de répondre qu’il se retourna vers son navire pour héler quelqu’un. Deux matelots apparurent à leur tour et empruntèrent la passerelle en portant un lourd coffre de bois aux ferrures rouillées. Ils la posèrent sans ménagement devant la dirigeante. Phileas l’ouvrit. Il y avait là quantité de pièces et de vaisselle d’or, des bijoux, des pierres précieuses.

    « Je t’ai dit que je le trouverais !

    — Tu ne m’as pas répondu ! Combien sont morts pour ce coffre ? Tout ça pour ça ?

    — Tu ne comprends pas Stella ! Personne n’est mort.

    — Où sont-ils alors ? Pourquoi tous ces blessés ?? »

    Stella ne parvenait plus à garder son calme. Elle hurlait à présent. Sa voix puissante se répercutait sur les falaises avoisinantes dans un écho inquiétant.

    « Nous avons eu la malchance de croiser une flotte de cinq frégates espagnoles qui mouillait pile à notre destination. Ils savaient clairement mieux manœuvrer que nous, mais nous avons eu le dessus, car nous avons une rage qu’aucun soldat n’aura jamais. Il y a eu des blessés, mais aucun mort chez nous. Je te le promets ! poursuivit Phileas, sentant bien que Mama Stella allait l’interrompre. Les cinq autres navires sont restés sur l’île de Sam. Il fallait qu’ils réparent avant de reprendre la mer.

    — Aucun mort ? répéta Stella, inquiète qu’il lui mentît.

    — Pas un seul, sauf si tu comptes les Espagnols.

    — Tout ça pour un tout petit coffre ?!

    — J’ai préféré rentrer rapidement pour soigner nos gars. Ce coffre n’est qu’une preuve. Je l’ai ramené pour que tu me croies enfin !

    — Je ne comprends pas.

    — Je sais ! répondit Phileas avec un enthousiasme d’adolescent. Je repars demain avec les gens valides pour rapporter des vivres et du matériel pour ceux rester là-bas. Nous chargerons le reste du trésor.

    — Le reste ?

    — Mais avec seulement trois navires, nous devrons peut-être faire plusieurs voyages pour tout ramener ! »

    Stella resta sans voix, face à Phileas, ce qui fut plus qu’inhabituel.