Étiquette : Mafia

  • 424 — Café cognac

    1760 mots

    « Café au cognac ! »

    La barmaid regarda l’homme avec étonnement.

    « À 11 h 30 ?

    — La journée a été rude !

    — Elle ne risque pas de s’arranger avec ça », se réfréna-t-elle de dire en allant préparer la commande.

    Le bar était calme à cette heure. Il y avait un couple de touristes âgés qui prenaient une pause après quelque visite dans le quartier devant un chocolat viennois et un grand café ; un salaryman sur son ordinateur, en train de taper un rapport avec un Coca-Red Bull pour tenir la distance ; une femme sans âge qui aurait pu aussi bien être étudiante en littérature que mère divorcée pendant sa semaine sans les gosses, qui lisait une romance classique de 600 pages avec un cappuccino frappé. Le reste de la grande salle était vide. C’était le calme avant le coup de feu du déjeuner. Les clos blancs se mêleraient aux cols bleus dans un chaos bruyant afin de reprendre des forces pour repartir aussi vite.

    Maggie posa le café cognac devant son client au comptoir.

    Il avait l’air dépité. Ses cheveux courts, indiquant un entretien fréquent, étaient en bataille. Ses joues arboraient une barbe naissante, le rasage remontait à la veille. Ses yeux étaient hagards. Les cols de sa chemise, de sa veste et de son imperméable s’entrecroisaient étrangement. Sa sacoche en cuir de qualité était posée sur le zinc.

    « Vous m’avez l’air fatigué. Si vous cherchez un peu de calme, je préfère vous prévenir, d’ici pas longtemps, l’endroit va être invivable. »

    L’homme remercia Maggie d’un signe de tête avant d’avaler son café d’une traite.

    « Je ne reste pas, dit-il en payant. Mais merci pour l’info. »

    Il se leva, se regarda un instant dans le miroir qui tapissait le mur derrière Maggie, remis son col en ordre et soupira profondément.

    Des gens bizarres, perdus, à l’ouest, à côté de la plaque ou de leurs baskets, elle en avait vu un paquet au cours de sa carrière ici. Maggie arrivait à reconnaître un homme qui venait de se faire lâcher par sa femme après vingt ans de mariage malheureux, celui qui venait d’apprendre être cocu depuis huit ans par son meilleur ami, celui qui venait de se faire virer et n’avait aucune idée de la manière donc il l’annoncerait à sa femme, celui qui avait reçu une déclaration enflammée de la part d’un collègue et ne savait pas comment le gérer… elle en avait même eu deux sur le point de se foutre en l’air, qu’elle avait réussi à dissuader. L’un d’eux était devenu un habitué.

    Mais ce type-là paraissait être un spécimen bien à part.

    « Vous êtes sûr que tout va bien ? demanda la barmaid.

    — J’espère », répondit-il simplement avant de la saluer, prêt à partir.

    La clochette sonna. Quatre hommes entrèrent. Costume bien taillés, sombres, à rayures verticales. Maggie reconnut sans hésiter Herbie et sa bande de malfrats. Ils avaient un regard méchant posé sur l’homme à l’imperméable. Celui-ci avait senti l’embrouille, il avait éjecté d’un geste vif sa sacoche derrière le comptoir.

    La barmaid sentit immédiatement que les choses clochaient. Elle poussa l’objet du pied dans un coin que personne ne pourrait voir depuis le côté client du bar.

    « Alors, Franky ? lança Herbie, on essaie de s’éclipser avec des affaires qui ne t’appartiennent pas ? »

    L’homme restait immobile, encerclé par les quatre truands, menacé par leur proximité. Il avait clairement peur, mais essayait de ne pas le montrer. Il gardait le silence.

    « Qu’est-ce que tu as fait des documents ? T’allais quand même pas apporter tout ça aux flics, dis-moi ! »

    Herbie posa la main sur l’épaule de Franky et le força à s’asseoir au comptoir. Il salua Maggie de son sourire mielleux. Elle le détestait et rêvait depuis longtemps de lui éclater la gueule à coups de… à coups de tout ce qu’elle aurait sous la main.

    Herbie se tourna vers ses hommes et demanda :

    « Café ? Café ? Café ? Cinq cafés, je te prie, ma jolie. »

    Surtout quand il lui donnait des surnoms comme celui-là.

    Herbie resta debout à côté de Franky, assis. Les autres s’assirent autour de lui.

    « Alors ? Tu vas me dire ce que tu as fait de ce que tu as pris à Don Roberto ? Je n’ai pas envie de te faire du mal dans un lieu public, tu vois. »

    Maggie posa les cafés sur le zinc avec brutalité.

    « Pas de grabuge chez moi, dit-elle sèchement à Herbie.

    — Ouais, ma belle, je sais. Mais ça dépendra surtout de notre ami ici. »

    Une main toujours sur l’épaule de l’homme à l’imperméable, l’autre posé sur sa hanche, repoussant sa veste, découvrant un pistolet à sa ceinture, Herbie entendait bien faire passer son message en silence.

    Maggie se battait depuis des années pour éviter les problèmes avec le syndicat du crime local, elle entendait bien que cela dure et ne voulait pas que son bar devienne le théâtre d’une fusillade, comme d’autres commerces du quartier.

    Le dénommé Franky gardait les yeux fixés sur le zinc, les dents serrés. Il attrapa son café de la main gauche et le porta à ses lèvres. Il ne parvint à pas à se maîtriser suffisamment pour ne pas trembler.

    « Tu sais quoi, Maggie ? reprit Herbie. Il paraîtrait que notre ami est en fait un agent infiltré. C’est ce qu’on m’a dit en tout cas.

    — J’en ai rien à carrer, Herbie, répondit-elle agressivement. Si c’est un flic et qu’il t’a piqué des trucs, moi, j’ai rien à voir avec ça. Ton business, tu le gardes dehors. Le service va commencer, tu vas me ranger ton joujou, ordonna-t-elle en montrant le flingue du menton.

    — Tu ferais mieux de baisser d’un ton ! Ce type est pas encore ton problème, mais il pourrait le devenir. Me chauffe pas !

    — Non, Herbie. Toi, me chauffe pas. Tu sais ce qu’il en est d’ici. Je n’ai besoin que d’un appel à Don Roberto pour que tes copains et toi, vous repartiez la queue entre les jambes comme des petits toutous bien sages. Donc je le répète, tu arrêtes ta scène d’intimidation et t’attends dehors qu’il ait fini ! »

    Herbie grogna. Il savait qu’elle avait raison. Elle savait qu’il savait. Les règles étaient claires, il ne fallait pas faire de grabuge ici. Jamais. Aucune exception.

    Un jour, alors que Maggie n’était encore que serveuse ici, Don Roberto, qui n’était pas encore le chef, était venu manger avec deux acolytes. Un morceau de poulet frit mal avalé, il avait commencé à s’étouffer. Alors que les deux autres l’avaient regardé comme deux ronds de flans, Maggie s’était précipitée sur lui et avait appliqué une manœuvre d’Heimlich. Elle l’avait sauvé. Don Roberto s’était vu mourir ce jour et portait depuis, pour Maggie, un très grand respect et une immense gratitude. Pour la remercier, il avait fait en sorte qu’elle devienne propriétaire du bar et avait fait de cet endroit un lieu de neutralité.

    Herbie soutint le regard de Maggie. Il prit sa tasse et la but sans baisser les yeux.

    Puis la reposant, il fut forcé de s’avouer vaincu. Maggie avait un caractère bien trempé.

    « Allons-y », ordonna-t-il à ses hommes.

    Il remit le col de Franky en place et s’approcha très près pour lui dire :

    « Fais pas l’idiot, on t’attend dehors. »

    Les quatre truands sortirent lentement, bousculant une infirmière en pause qui entrait pour déjeuner.

    Franky soupira de soulagement.

    « Merci, dit-il à Maggie. Mais j’ai peur que vous ne vous soyez plus mis en danger à cause de moi qu’autre chose.

    — Vous inquiétez pas pour moi, j’ai la peau dure… Vous voulez récupérer votre sacoche ?

    — Je ne suis pas sûr. Si je sors avec, ils récupéreront son contenu et je ne finirai sûrement pas cette journée.

    — Y a quoi exactement dedans ?

    — De quoi faire tomber pour de bon. Des documents comptables, des preuves de malversations, et cætera. Il faut que je remette ça aux autorités, mais maintenant ça va être compliqué.

    — Ce serait pas mieux des preuves de meurtres ou de crimes plus… ? demanda ingénument Maggie.

    — Vous savez qu’Al Capone s’est fait choper à cause d’un contrôle fiscal ? C’est plus facile de faire passer un meurtre pour un accident que maquiller correctement des comptes !

    — C’est vrai que vous êtes flic, alors ?

    — Ça changerait quelque chose ? »

    Maggie haussa les épaules. Elle n’en avait aucune idée.

    « Tenez ! Café cognac. Je crois qu’on en a tous les deux besoins. »

    Maggie venait de poser deux tasses sur le comptoir. Ils les burent d’une traite.

    « Je suis agent du fisc. »

    Ça expliquait tant de choses sur sa mise étrange, pensa Maggie. Elle n’avait jamais croisé ce genre de client jusqu’à présent.

    « Vous n’avez pas une sortie, derrière ? demanda Franky, si tel était vraiment son nom.

    — Oui, mais je suis prête à parier qu’ils la surveillent. J’ai une meilleure idée. »

    Près de vingt minutes plus tard, le déjeuner était lancé, les clients entraient et sortaient, les assiettes arrivaient pleines, repartaient sales, l’activité avait presque fait oublier la scène à Maggie. Herbie entra de nouveau, seul cette fois. Il stoppa la barmaid dans sa course pour amener des plats.

    « Il est passé où ?

    — J’en sais rien. Il est parti aux toilettes y a un moment, j’en sais pas plus. J’ai suffisamment de trucs à gérer ici ! »

    Herbie se précipita aux toilettes. Il y trouva la petite fenêtre ouverte et jura en comprenant que Franky s’était fait la malle. Il sortit retrouver ses hommes, bousculant des clients sans ménagement.

    Maggie le vit à travers la vitrine hurler et agiter les bras pour donner des ordres. Ils se séparèrent.

    Le service touchait à sa fin. La salle s’était vidée. Ne restaient plus qu’un petit groupe d’ouvriers, en train de boire le café avant de repartir bosser. Herbie et sa bande n’étaient pas revenus. Les derniers clients se levèrent et quittèrent le bar. L’un deux, les yeux fatigués et la barbe naissante, jeta un coup d’œil en coin à Maggie. Sur ses conseils, il avait troqué son imperméable et sa sacoche en cuir par une veste de toile épaisse et une casquette qui masquait partiellement son visage. D’un signe de tête subtil, il la remercia pour son aide. Elle lui répondit par un sourire, espérant que le stratagème suffirait à lui acheter suffisamment de temps pour lui permettre d’apporter les documents à qui de droit.