Étiquette : Mémoire

  • 412 — Une vie

    550 mots

    Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

    Dans l’auberge, personne ne l’écoutait plus depuis des années. Ses moments de silence, le regard dans le vide, donnaient l’impression à certains qu’il perdait un peu plus l’esprit chaque jour, pendant d’autres l’imaginaient revivre ses souvenirs comme s’il s’y trouvait encore. Quand il revenait à lui, il semblait perdu, perdu par ceux qui l’entouraient, perdu dans ce lieu, perdu dans le temps. Puis il reprenait son récit comme s’il ne l’avait jamais quitté. Il parlait d’aventures, de périples, de combats équipes contre des monstres oubliés.

     

    Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

    Les terribles guerres fratricides du Nord-Kérahlt, celles qui avaient vu des milliers d’hommes mourir chaque jour pendant des mois, parce que deux frères n’arrivaient pas à s’entendre sur le partage d’une terre pas plus grande qu’un champ de myrtes. Elles avaient duré trois étés. Il disait avoir participé aux trois, avoir survécu à dix batailles dans les troupes à pied d’abord, avant d’être promu capitaine à cheval ; en avoir combattu encore dix autres, avoir été promu général et mené dix mille hommes, avoir mis un terme à ces morts inutiles en décapitant les deux frères, avoir laissé le pouvoir à d’autres, n’avoir jamais été blessé qu’à deux reprises, comme si la déesse Thamis l’avait protégé chaque jour. Mais pourquoi se serait-elle plus penchée sur son sort que sur celui de ses frères d’armes ?  

     

    Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

    La grande sécheresse, cinq années sans pluie ou presque, où les gens se déchiraient pour le moindre légume rachitique, la moindre graine de céréale trop sèche pour pousser dans un sol devenu trop dur. La fin d’une période de vingt années de paix, car quand les estomacs sont vides, la peur de mourir enflamme les esprits. Il avait survécu reclus dans les forêts Pavernes, à manger des racines et des vers de terre, comme les sangliers. Il était de toute façon trop faible pour chasser. Même en ces moments, il se demandait pourquoi Thamis le laissait vivre, alors que sa vie n’avait aucune valeur, qu’il n’avait rien accompli d’utile pour les autres. Au moins n’avait-il tué personne pour une outre d’eau ou un mot mal interprété.

     

    Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

    Propriétaire de cette auberge à l’extérieur des remparts de la capitale, il ne gagnait pas beaucoup sa vie, suffisamment pour manger à sa faim. Quand l’épidémie a frappé rapidement et sans distinction, hommes et femmes, jeunes ou vieux, il a à nouveau perdu beaucoup d’amis et de connaissances, des gens qu’il appréciait et d’autres qu’il détestait, mais lui ne tomba pas malade. Thamis semblait en tout temps dans son ombre pour le défendre. Il ne comprenait pas pourquoi.

     

    Le vieil homme racontait toujours la même histoire au coin du feu.

    L’histoire de sa vie longue de près de cent printemps et multiple, intense, décousue. Une vie faite de mille chances et malheurs, de mille joies et tristesses, de mille plaisirs et douleurs. Une vie similaire à toutes les autres et tout aussi unique. Une vie que personne n’écoutait plus et que tout le monde oublierait le jour où il ne serait plus là pour la raconter.