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  • 406 — Entretien individuel de fin de mission

    Un peu de S.F. parce que ça faisait longtemps.

    1075 mots

    Elle savait que c’était Steven avant de décrocher le téléphone.

    Sandra n’avait pas envie de lui répondre. Il allait encore lui rebattre les oreilles avec cette histoire de rayures sur la coque de son vaisseau. Il essayerait de lui retenir les réparations sur son salaire, comme chaque fois.

    Elle tira sur sa cigarette électronique et souffla une volute de fumée rosée par le nez. Le télécommunicateur continuait de sonner.

    « Voulez-vous que je réponde à votre place ? demanda l’IA de maison à travers les nombreux haut-parleurs de l’appartement.

    — Non, décroche et passe-le-moi sur l’écran du salon » répondit Sandra, en se servant un verre de whisky synthétique avant de s’affaler dans son canapé.

    Elle avait déjà mal au crâne rien que d’y penser.

    Le visage bronzé et les cheveux peroxydés de Steven apparurent en grand dans le salon. En beaucoup trop grand. Ses yeux étaient cachés par les lunettes de soleil triangulaires qu’il portait toujours.

    « Hey ! Ma belle ! J’espère que tu vas bien ! lança-t-il d’un ton trop jovial, trop mielleux, trop suspect.

    — Salut Steven. Qu’est-ce que je peux pour toi ? »

    Sandra se massait la tempe avec son verre.

    « J’appelais pour savoir si tout allait bien et pour savoir comment ça s’était passé. D’habitude, tu passes toujours me voir quand tu rentres de mission.

    — Il était tard, j’étais claquée. Je savais que tu m’appellerais. Tu m’appelles toujours.

    — Ah ah ! C’est vrai. Mais c’est normal, je m’inquiète pour toi.

    — Je suis entière, et ta cargaison aussi.

    — En parlant de ça… »

    Ça y était, il allait commencer son laïus sur la sécurité, l’intégrité de son vaisseau, la confiance dans ses employés, bla bla bla…

    « Tu m’écoutes, Sandra ?

    — Non. Je n’écoute pas.

    — Il y en a pour 8 500 spaceYuans ! s’exclama-t-il en perdant sa jovialité de façade. Ce que tu as ramené couvre à peine le carburant et les réparations ! continua-t-il en reprenant son calme. Je ne vais pas pouvoir te payer. Je suis désolé, mais tu dois faire plus attention ! »

    Elle devait faire plus attention ? Après avoir navigué dans le coin le plus mal famé du système solaire, après avoir dû composer avec des contrebandiers fluxites et leur manie de prendre les humains pour des en-cas, après avoir réussi à les convaincre des fournir ce pour quoi elle était venue contre le paiement prévu et pas autre chose, après voir dû le leur faire comprendre à coups de poing et de pistolaser, après s’être enfuie avec la cargaison et avoir dû semer leur armada de chasseurs à travers les astéroïdes troyens, après avoir réussi à passer les checkpoints de la police intersidérale sans même se faire contrôler, elle avait réussi à revenir entière avec la cargaison et le vaisseau, et lui lui demandait, non lui ordonnait de faire plus attention ?

    Quelque chose se brisa dans la tête de Sandra, comme un avant-bras qui claque quand on lui met un trop gros coup de genou. La colère explosa en elle. Elle la retenait depuis trop longtemps.

    Elle avala cul sec son verre et bondit si vite vers l’écran que Steve, pourtant à l’abri, recula d’un pas de peur de recevoir une raclée.

    « C’est toi qui devrais faire bien attention, Steven ! »

    Sandra porta la main à son col et l’arracha presque pour montrer sous sa clavicule une cicatrice déjà cautérisée.

    « Tu vois ça ? demanda-t-elle en relevant sa manche gauche pour en montrer une autre. Et ça ? Et celle-là ? termina-t-elle en relevant son t-shirt pour montrer son abdomen, lui aussi lieu de multiples cicatrices. C’est ce que me valent tes petits voyages. C’est ma vie que je joue. À chaque fois ! Ne me dit pas de faire plus attention !

    — Je sais, je sais, ma belle. Mais mon vaisseau…

    — J’en ai rien à foutre de ton tas de ferraille. C’est pas compliqué ! Tu vas me payer ce que tu me dois et ajouter vingt pour cent comme prime de risque.

    — Tu rêves, ma belle. J’ai pas les moyens.

    — Je vais te dire de quoi t’as pas les moyens. T’as pas les moyens de me mettre en rogne. T’as pas les moyens de te passer d’une pilote comme moi. Et t’as pas les moyens de me voir raconter tes affaires à des oreilles indiscrètes.

    — Tu veux aller tout balancer aux flics ? hurla-t-il en enlevant ses lunettes dans un geste de rage. Tu partiras au bagne pour au moins 300 révolutions !

    — Pas les flics, Steve, mais je pense que Rufo sera très content de pouvoir m’engager, à un bon prix, lui. Il pourrait profiter de tout ce que je sais de ton commerce.

    — Tu me menaces ? C’est ça que tu es en train de faire ?

    — Je fais appel à ton intelligence, s’il t’en reste un tant soit peu. Tu peux prendre ça comme des menaces, j’en ai rien à carrer. En attendant, c’est pas la peine de me rappeler avant de m’avoir payée. Et n’oublie pas les vingt pour cent ! »

    Sandra raccrocha et se jeta dans le canapé en soufflant fort. Elle avait l’impression d’avoir oublié de respirer. Elle se servit un nouveau verre qu’elle but d’une traite.

    Elle était morte. Menacer Steven comme ça. Elle était morte. Il n’y avait rien à espérer d’autre. Pourquoi l’avait-elle menacé ? Où avait-elle la tête ?

    Elle se resservait un troisième verre quand le téléphone sonna à nouveau.

    Sandra se crispa.

    « Voulez-vous que je réponde à votre place ? » demanda l’IA de maison.

    Sandra réfléchit un court instant. Elle n’était pas habituée à reculer face au danger.

    « Envoie l’appel au salon ? »

    L’image de Steven apparut à nouveau. Il n’avait pas remis ses lunettes et bougeait nerveusement. C’était assez rare chez lui.

    « Je t’ai viré l’argent. Je suis désolé de t’avoir dit de faire plus attention. Tu prends beaucoup de risques pour moi. Je voudrais pas passer pour un ingrat. C’est juste que, tu vois, j’y tiens à mon tas de ferraille. C’est sentimental, comme qui dirait. Et puis, on est des partenaires de longue date, toi et moi. Ce serait dommage qu’on se fâche pour si peu. »

    Sandra vérifiait son compte en l’écoutant d’une oreille. Des excuses, Steven en faisait souvent, mais rarement des sincères. L’argent était bien là. Avec les vingt pour cent.

    « Merci Steven ! Bonne nuit ! »

    Sandra coupa la communication alors que Steven continuait sa logorrhée d’excuses creuses.

    Elle avait intérêt à ne pas rayer le vaisseau la prochaine fois.