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  • 418 — L’odeur des ennuis

    985 mots

    Je sentais l’odeur des ennuis dans ce club.

    L’odeur du tabac de qualité, l’odeur de cocktails sophistiqués, l’odeur de parfums féminins entêtants.

    Mais, par-dessus tout, l’odeur de tout ce que j’essayais de fuir depuis des années : les trafics en tout genre, drogue, armes, argent sale, les emmerdes…

    Pourquoi m’étais-je engagé dans cette galère ? Ray me le revaudrait au centuple, il avait plutôt intérêt.

    Au moins, la musique était plutôt bonne. Du jazz à l’ancienne : une contrebasse, une batterie et un piano, accompagnés par une chanteuse à la voix suave juste ce qu’il fallait et aux proportions sculpturales moulées dans une robe écarlate mise en valeur par le spot qui n’éclairait qu’elle.

    Après avoir commandé un whisky au bar, je la contemplai assis à une table dans un coin de la salle. À cette heure, il n’y avait pas grand monde, l’air était encore respirable et aucun brouhaha ne couvrait sa voix. Elle chantait et se déhanchait lentement sur scène comme si la salle était comble, comme si le club était la plus grande salle du concert du pays. Elle avait clairement du talent. Et avec son joli minois, elle irait loin. À n’en pas douter.

    C’était pour elle que j’étais là.

    Ray ne m’avait pas dit grand-chose, rien en fait, simplement de venir un jeudi soir, avant minuit, et de porter une pochette rouge et blanche à mon costume, que j’en saurais plus à ce moment-là. Pour l’instant, je n’en savais pas plus. Comme l’idiot d’ami que j’étais, je m’étais exécuté sans poser plus de questions, même si ça me semblait la pire des choses à faire. Ce genre de femme se retrouvait toujours dans les ennuis jusqu’au cou, justement dans ces clubs, à cause d’un client entêté, d’un membre du staff indiscret, d’un patron mafieux qui n’avait jamais compris le sens du mot « non »…

    La demoiselle chanta encore trois morceaux avant l’entracte. Mon verre était vide. Il n’arrive jamais rien de bon quand je bois seul. Au moment de me lever pour recommander quelque chose, je me trouvai face à face avec un des quatre gros bras qui surveillaient la salle. Sans compter les deux à l’entrée. Ça faisait beaucoup. Ils avaient prévu du grabuge ce soir, ou je n’y connaissais plus rien.

    « Soledad vous attend dans sa loge, dit le gorille, qui faisait une demi-tête de plus que moi.

    — J’ai le temps de commander quelque chose avant ? répondis-je en agitant mon verre vide devant lui.

    — Rapidement. Elle remonte sur scène dans peu de temps. »

    Je lui souris et le contournai pour rejoindre le bar. Le gentil garçon derrière le comptoir me servit avec une célérité qui dut tranquilliser mon garde du corps d’un instant. Je bus une gorgée :

    « Je vous suis, mon cher ! »

    Il me fit passer dans les couloirs réservés aux habitués — il me sembla apercevoir une table de poker ou de blackjack par une porte entr’ouverte —, puis à ceux réservés aux équipes, beaucoup plus simples : murs noirs et éclairage rouge tamisé. J’avais l’impression d’être dans un vieux labo photo.

    Au bout du couloir, il y avait un autre gros bras. Il faisait le pied de grue à côté d’une porte. Je compris de suite que c’était ma destination. En effet, mon escorte s’arrêta, se mit de côté pour me laisser faire face à la porte et l’ouvrit pendant que je buvais une gorgée de mon verre en me demandant encore ce que je foutais là.

    Le gorille posa une main délicate, mais ferme sur mon épaule pour me faire entrer.

    Je n’avais pas fait un pas que je la vis.

    J’essayai de m’arrêter, mais l’autre continua de me pousser avec la force correspondant à sa carrure. D’une rotation rapide, je m’en défis, et l’agrippai par le bras et lui faisant un croche-pied pour le faire tomber l’intérieur de la loge à ma place. L’autre, qui semblait s’attendre à quelque chose comme ça, se retourna. Je lui jetai le contenu de mon verre au visage pour l’arrêter — du whisky qui m’avait coûté les yeux de la tête —, puis je lui écrasai le verre sur la tempe pour le sonner un instant.

    Il fallait que je déguerpisse en vitesse.

    Dans les méandres des couloirs, je cherchai cette sortie de secours que j’avais vue en arrivant. Les deux autres étaient déjà à mes trousses. Après quatre ou cinq virages, je me retrouvai dans la partie des habitués. Un coup d’épaule dans la porte entr’ouverte, je sautais sur la table de jeu dans les exclamations de surprise et de colère des participants — c’était du poker, finalement —, et me précipitai sur la porte du fond. Encore un couloir ! Mais je vis une sortie de secours. J’enfonçais la barre antipanique. L’air frais de la nuit me fouetta au visage. Je jaugeai rapidement la meilleure direction à prendre et partis en courant à travers les ruelles pour rejoindre l’avenue proche — mais jamais suffisamment quand on a des gens aux trousses.

    Des coups de feu résonnèrent sur les murs, le sifflement des balles qui me frôlaient, l’écho des impacts sur le bitume.

    Sur l’avenue, la chance me sourit enfin avec un taxi libre arrêté là. Je sautai littéralement à l’intérieur à la grande surprise du conducteur qui me dévisagea avec des yeux ronds, son tacos coincé dans sa bouche.

    « Bon appétit. Mais si vous pouviez démarrer fissa, ça m’aiderait grandement ! »

    Heureusement pour moi, il vit les deux gorilles qui s’approchaient, armes en main, et démarra en trombe.

    Je tentai de reprendre mes esprits. Quand j’étais entré dans sa loge, cette pauvre chanteuse était étalée par terre, visiblement refroidie. La manière dont l’armoire à glace m’avait poussé à l’intérieur montrait qu’il savait ce qu’il se passait. Ils avaient sûrement prévu de me faire endosser le crime. Pourquoi Diable, Ray m’avait envoyé là-bas ? Il allait devoir s’expliquer.

    Dès que j’étais entré dans ce club, j’avais senti l’odeur des ennuis.