Étiquette : Samantha

  • 415 — Le tableau

    610 mots

    Elle contempla longtemps le tableau avant de détourner le regard.

    Les yeux dans le vide, en train de réfléchir, Samantha remuait du nez comme la Samantha dans ma sorcière bien aimée, en moins sexy. Et c’était un mauvais présage.

    « C’est pas bon ! dit-elle finalement.

    — Je sais, c’est pour ça que je t’ai appelée !

    — Qu’est-ce que tu vas faire ?

    — Comment ça, qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce qu’on va faire, oui ? On est ensemble dans cette galère, je te rappelle ! »

    Elle avait toujours cette manière de se délester de ses responsabilités quand il y avait un problème. Par contre, quand c’était pour récolter des lauriers, était toujours sur le devant de la scène. Elle m’énervait quand elle faisait ça.

    « J’y ai pas touché ! se défendit-elle. C’est pas moi qui ai fait ça !

    — Je me doute bien que c’est pas toi. Et c’est pas moi non plus. Mais quand Wilson va s’en rendre compte…

    — S’il s’en rend compte… répondit-elle, évasive.

    — Bien sûr qu’il va s’en rendre compte ! Qu’est-ce que tu crois ? C’est visible comme le nez au milieu de la figure. Comme l’absence de nez au milieu de la figure du Sphinx, même. »

    Ma respiration allait trop vite, j’avais l’impression de suffoquer. Wilson allait arriver d’une minute à l’autre. Quand il verrait le tableau, c’était sûr, nous serions tous morts. On n’avait jamais vu un tableau aussi détérioré ici depuis l’affaire de Steven, il y avait près de douze. Ça avait fait tellement de bruit qu’on en parlait encore.

    Je n’avais pas envie de devenir le nouveau Steven.

    « Il y en a pour des millions ! soupirai-je.

    — N’exagère pas ! répondit-elle en se penchant pour mieux regarde. Au total, maximum, un ou deux centaines de milliers. »

    Elle avait répondu ça avec une légèreté qui frisait l’indécence. Si nous nous faisions virer d’ici pour ça, tout le monde serait au courant, nous ne pourrions plus travailler nulle part dans l’hémisphère nord. Je n’aurais plus qu’à trouver un job de caissier dans un fast-food.

    Wilson arriva avec un aréopage d’assistants. Comme à son habitude, il empestait l’opulence, avec un costume plus cher que mon salaire annuel, une montre en or au poignet, une coupe de cheveux et un teint de premier de la classe. Dieu que je le détestai. Mais c’est lui qui signait mon chèque à la fin du mois.

    Plus pour très longtemps, à vrai dire.

    Je me précipitai pour l’accueillir, lui proposer un café, lui parler de ses dernières réussites en termes d’acquisition, de la pluie et du beau temps, tout pour reculer le moment fatidique où il verrait.

    « Bon ! me coupa-t-il après qu’une de ses assistantes lui fit un signe signifiant que le temps pressait. Entrons dans le vif du sujet. Puis-je le voir ?

    — Euh… oui, bien sûr. Je… euh. »

    Je masquais mal mon malaise et finis par m’écarter n’arrivant pas à aligner deux mots intelligibles.

    Wilson s’approcha sans faire plus attention à Samantha, regarda le tableau en détail, satisfait de ce qu’il voyait.

    « Parfait ! finit-il par dire. Je vous laisse m’envoyer votre facture et vous occuper du reste ! J’ai un avion à prendre. »

    Et Wilson et sa meute repartirent comme ils étaient venus.

    Il me fallut quelques instants pour me remettre. Je ne comprenais pas ce qu’il s’était passé. Comment n’avait-il pas vu ?

    Je me tournai vers Samantha, les yeux ronds, interrogatifs, incapable de poser la question à voix haute.

    « Une restauration rapide, le tour est joué !

    — Tu as vraiment des pouvoirs magiques, Samantha.

    — Je ne sais pas, mais je vais buter cet enfoiré de Billy. Je suis sûr que c’est lui ! »