541 mots
Mme Shaw a balancé le jeune avec son parapluie.
Il a atterri sur le trottoir détrempé et a glissé en créant de toutes petites vagues.
Le temps qu’il se relève, Mme Shaw a déjà refermé et verrouillé la porte avant de retourner à ses clientes, qui restent d’abord silencieuses, partagées entre la totale compréhension pour l’agacement de la dame et la peur de subir ses foudres à présent que sa patience est à bout.
Le jeune s’est remis debout, tenant toujours son parapluie d’une main, et pose l’autre en visière entre son front et la porte vitrée pour scruter à l’intérieur.
Étrangement, son regard n’est pas aussi énervé qu’on aurait pu le croire. Il est plutôt vide, en fait. Ou alors est-ce parce qu’on ne le voit pas bien dans l’ombre. Il est trempé, cela rend sa dégaine dégingandée encore plus grotesque.
Mme Shaw est en train de s’occuper de clientes en cabine d’essayage. Elle ne fait plus attention à lui. Elle essaie de faire bonne figure et conseille au mieux, avec un sourire bienveillant, mais tout le monde dans la boutique se rend bien compte à quel point ce phénomène l’a tendue.
Elle finit par se rendre compte que le jeune est encore devant les portes.
« Qu’est-ce qu’il n’a pas compris ? siffle-t-elle entre ses dents ?
— Vous avez été pourtant tout à fait claire, lui répond une octogénaire agacée, qui ne comprend pas qu’un jeune garçon ose entrer dans un tel endroit.
— C’est un ado, il faut lui pardonner, répond une quinquagénaire. À cet âge, les garçons… vous savez comment ils sont.
— Ça ne me dérange pas qu’il entre ici, mais pour acheter ou demander conseil, ou quelque chose de raisonnable, je ne sais pas moi ! Mais je n’ai pas le temps pour ce genre de bêtises. Regardez le monde que j’ai. »
Les autres clients, qui attendent leur tour pour payer ou avoir de l’aide, hochent la tête en signe d’approbation.
On frappe à la porte. Mme Shaw espère que c’est une cliente qui veut entrer, mais c’est encore ce satané garçon qui fait le pied de grue. Il va finir par faire fuir tout le monde.
Finalement, Mme Shaw lève les yeux au ciel, soupire, s’excuse auprès de ces dames et retourne ouvrir.
« Il est encore plus cassé qu’avant, dit l’ado de sa voix éraillée et sautante. Vous êtes sure que vous ne pouvez pas le réparer ?
— Je suis un magasin de lingerie ! Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? Je n’ai que des sous-vêtements, des culottes, des soutiens-gorge, en soie, en satin, en dentelle. Je ne vois pas ce que vous voulez que je fasse de votre parapluie ! Je ne sais pas réparer ça, moi !
— Mais…
— Il n’y a pas de “mais” ! Je vais appeler la police si vous continuez !
— Je ne comprends pas, j’ai toujours entendu ma mère venir ici pour ses réparations.
— De parapluie ? Je ne pense pas non ! répond sèchement Mme Shaw, prête à l’attraper une seconde fois par le col, même s’il fait toujours une tête de plus que lui.
— Je sais pas. En tout cas pour ses soutiens-gorge, oui. Elle a toujours dit que vous êtes au top pour réparer les baleines ! »
