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Il était convenu qu’ils partiraient avant la nuit.
Malheureusement, les nuages s’invitèrent, eux aussi, et l’obscurité s’annonça bien plus tôt que prévu. Les trois aventuriers et leur jeune protégée se retrouvaient bloqués dans cette grotte jusqu’au lever du soleil. Il était trop risqué de se balader dans ces bois de nuit. Entre les lianes wynsiennes qui se propageaient allègrement dans le noir et les animaux sauvages, les risques de mourir de façons variées étaient trop élevés.
Mais ça n’arrangeait pas les affaires de Björn et cela allait leur faire perdre au moins une semaine. Ils devaient arriver à Vvaldhelas avant demain soir, sans quoi ils manqueraient le bateau pour Carchel et devraient attendre au moins trois jours dans ce port de vicieux et de poivrots. Avec une gamine dans les pattes, ç’aurait été compliqué ; avec cette gamine, ça serait l’enfer.
Finir une mission n’avait jamais été aussi pressant pour Björn, qui n’espérait qu’une chose : pouvoir se débarrasser de l’encombrante duchesse de Thuvaïa au plus vite. Cette fillette était insupportable. Sa voix avait la douceur d’ongles qui raclent un tableau d’ardoise. Ses manières de princesses à qui on a toujours passé tous les caprices excédaient Björn et les autres, même si Naryan, l’archer, et Paul, le prêtre, s’en cachaient mieux que le guerrier. Malgré les consignes claires répétées par l’équipe, la gamine donnait l’impression de tout faire pour attirer l’attention sur eux.
Ils avaient déjà eu du mal à sortir de Gost — la très mal nommée cité aux fleurs —, sans se faire repérer, mais elle avait, en plus, rendu la traversée de la forêt de Lumière — encore un nom qui ne correspondait clairement pas à la réalité — encore plus dangereuse qu’à l’accoutumée. À parler tout le temps et trop fort, la fillette avait, par deux fois, attiré des hordes de krasques affamés, par quatre fois permis à des bandits de grand chemin de les attaquer par surprise, et un trop grand nombre de fois effrayé le gibier qui aurait pu agrémenter leurs dîners. Heureusement, le krasque rôti froid n’était pas si mauvais.
À présent, la duchesse se sentait fatiguée et avait demandé à ce qu’on se reposât. Sans l’intervention des deux autres, Björn les aurait poussés à avancer sans écouter les geignements de la gamine. Elle lui tapait tant sur les nerfs qu’il avait déjà imaginé la laisser se faire dévorer par les krasques, l’abandonner dans la forêt ou lui trancher la tête lui-même. Heureusement que Paul, en bon ecclésiastique, avait toujours réussi à calmer les nerfs du guerrier.
À l’abri de la roche, le regard dans l’obscurité de la forêt et de la nuit, Björn soupira lourdement. Pourquoi avait-il accepté ce boulot ? La prochaine fois que son ami Piero le velu lui proposerait une mission, il lui expliquerait le fond de sa pensée et l’enverrait se faire voir sur la plaine des Marquarins !
« C’est étrange, dit soudain la duchesse, on dirait que cette grotte ronfle. N’entendez-vous pas ? »
Björn, Naryan et Paul se raidirent en même temps, imaginant la même chose, réfléchissant au meilleur choix. Mais il était trop tard. La fillette s’aventurait déjà plus profondément dans la grotte. Elle poussa bientôt un cri suraigu. Björn se réjouit un court instant en imaginant être enfin débarrassé d’elle. Paul lui lança un regard réprobateur, comme s’il avait deviné ses pensées. Les trois hommes se précipitèrent au fond de la grotte, mais la duchesse revenait déjà en courant vers eux, hurlant toujours à plein poumon.
Une déflagration se fit entendre, une lueur illumina les murs de la caverne. Paul se jeta sur la gamine et la plaqua au sol, pendant que les deux hommes l’imitaient. Un crachat de feu leur lécha l’échine. Le dragon apparut du fond du boyau. Paul se releva tant bien que mal. Björn et Naryan tirèrent la duchesse plus qu’ils ne l’aidèrent à se remettre debout. Les yeux écarquillés par la peur, au moins elle avait arrêté de crier — et même de parler.
Björn la jeta sur son épaule et détala vers l’extérieur, suivi par ses deux compères. Cette fille était un aimant à problèmes. Elle semblait attirer la poisse comme le sucre les abeilles. Tant pis pour les lianes wynsiennes et les animaux sauvages, mieux valait encore les affronter plutôt que de faire face à un dragon. Peut-être attraperaient-ils le bateau à temps, finalement.
