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  • 413 — Un retard de plus ?

    1121 mots

    Il est 9 heures du matin, je suis encore en retard.

    Ce satané téléphone a décidé de prolonger ma nuit en s’éteignant sans prévenir. Entre sa batterie défaillante et sa manie de bugger n’importe quand, je vais peut-être devoir le changer bientôt. J’y réfléchirai, mais plus tard. Pour l’instant, je suis en train de dévaler les escaliers, en essayant d’enfiler les manches de mon imperméable sans m’emmêler avec la lanière de mon sac à main et en ne m’étouffant pas avec la tartine que j’essaie d’engloutir pour ne pas partir l’estomac vide.

    Pas maquillée, les cheveux en bataille, les fringues pas coordonnées, je vais encore passer pour une folle aux yeux de madame Verne. J’ai l’impression que cette mamie me regarde toujours de travers, avec le plus grand dédain possible. Eh oui, être célibataire sans enfants à 30 ans, ça ne fait pas partie des standards d’une veuve septuagénaire. Mais si elle a été une si parfaite mère que ça, pourquoi ses quatre fils se sont enfuis aux quatre coins du globe si ce n’est pour s’en éloigner le plus possible ?

    Je dois me faire des idées. Je m’énerve toute seule. Tout ce stress, ça me rend irritable.

    Dehors, il pleut des cordes. Des trombes d’eau. Et comme une idiote, je n’ai pas pris mon parapluie. Une couche de flotte recouvre le trottoir. Et j’ai mis des escarpins ouverts.

    Cette journée part beaucoup trop mal. J’ai juste envie de faire demi-tour, rentrer chez moi, m’enrouler dans ma couette dans mon lit et appeler le bureau pour dire que je suis malade. Un instant, court, j’hésite, fort.

    La porte de l’immeuble derrière moi s’ouvre.

    « En effet, moi aussi, j’hésiterais ! »

    Sans même me retourner, je reconnais la voix rauque et chaleureuse de mon voisin du 4e, le beau gosse, comme dans les romances de Noël, grand, avec une mâchoire carrée, des épaules de nageurs olympiques, des yeux noisette trop craquants et un sourire de mannequin. Si près de moi, je sens son parfum. Je craque complètement. Ça fait près d’un an que je le croise dans l’immeuble ou dans le quartier, j’ai toujours rêvé qu’il m’invite à boire un verre… j’ai même rêvé de l’inviter… mais il ne l’a jamais fait et je n’en ai jamais eu le courage non plus.

    C’est bien ma chance, il faut que je le croise le seul jour où je sors de chez moi la moins apprêtée possible. Bon, OK, c’est pas la première fois que je sors comme ça, mais quand même, c’est pas d’bol.

    Je n’arrive pas à articuler d’autres mots qu’un vague « euh bonjour » éraillé et inaudible.

    Il va me prendre pour une déséquilibrée. Il ne va plus jamais m’adresser la parole. Pour éviter de me recroiser, il va déménager au Costa-Rica. Je vais finir vieille et seule, avec huit chats et deux perruches, parce que, elles, elles ont le droit d’être en couple alors que moi, non, le destin s’acharne.

    « Est-ce que je peux passer ? » me demande-t-il gentiment, comme on parlerait à un enfant ou à un adulte un peu lent.

    Je me rends compte que je suis encore au milieu du perron et que je le bloque. Je me pousse en m’excusant.

    « Vous travaillez pas loin, il me semble, me dit-il. Vous voulez que je vous dépose ? Je ne suis pas garé loin, ce sera toujours moins désagréable que… »

    Il ne finit pas sa phrase, mais montre le ciel.

    « C’est gentil, mais ça devrait aller !

    — D’accord, bon courage alors ! »

    Et il descend les marches puis remonte la rue au petit trot.

    Et moi, je reste là, à cligner des yeux pour comprendre ce qu’il vient de se passer, et quand je comprends…

    Mais qu’est-ce que je suis STUPIDE !!! Je me mettrais des baffes, putain !!! Mais pourquoi j’ai répondu ça !?

    « C’est gentil, mais ça devrait aller ! »

    Mais d’où ça devrait aller ? Il pleut plus d’eau à la seconde que j’en ai dans ma douche, robinet ouvert à fond ! Et pour une fois que j’avais une occasion de passer du temps avec lui, et dans l’intimité de sa voiture en plus… qu’est-ce qui m’a pris de dire non ? Je suis complètement conne, c’est pas possible. Maintenant, c’est sûr, c’est mort.

    Atterrée par le temps et ma bêtise, je me résigne à descendre les marches sous la pluie. Je crois que mes cheveux sont trempés aussi rapidement que mes pieds. Je me traîne jusqu’à l’arrêt de bus au bout de la rue. Je n’arrive pas à ne pas penser en boucle à cette réponse que je lui ai faite. Et à tout ce que j’aurais dû lui dire à la place.

    Je suis encore dans mes pensées quand je vois que le bus est déjà à l’arrêt. Les gens descendent, les prochains montent. Je me mets à courir, mais avec toute l’eau par terre, mes chaussures pas adaptées et les gens qui semblent se faire un malin plaisir à m’empêcher d’avancer, je finis par voir le bus repartir au moment où j’atteins l’arrêt.

    Sans déconner, les chauffeurs sont formés pour faire exprès de repartir alors qu’ils voient quelqu’un courir dans leur rétroviseur ou ça se passe comment ?

    Je m’abrite sous l’auvent, haletante. Y a vraiment rien qui va dans cette journée. J’ai envie de pleurer. Un bon côté, c’est qu’avec la pluie, personne ne verra mes larmes, et que, comme je suis pas maquillée, ça va pas couler et me faire une tête de panda ou de reprise de justice.

    Une voiture s’arrête devant l’arrêt, une belle sportive, noire, rutilante malgré toute l’eau sur la carrosserie. La vitre passager descend. Je sens que c’est encore un touriste pété de thune, trop habitué à ce que ses assistants fassent tout pour lui pour savoir utiliser son GPS tout seul, qui va me demander son chemin. Je suis à deux doigts de l’envoyer péter.

    Le conducteur se penche pour laisser voir son visage.

    J’ai un coup de chaud. C’est mon voisin. Mon cœur bat à tout rompre. Je ne sais pas si ce sont encore les effets de ma course ratée ou parce que j’ai peut-être une chance de me rattraper.

    « Vous êtes sûre que vous ne voulez pas que je vous amène ? » demande-t-il avec son sourire ultra brite.

    Je crois que je fonds sur place, littéralement. Ou c’est peut-être juste mes vêtements qui dégoulinent. Je respire profondément, essaie de me calmer, réfléchis avant de parler, visualise ce que je vais dire et ouvre enfin la bouche :

    « Si, je veux bien ! »

    Il me fait juste un signe de la main pour m’inviter à monter.

    Il était 9 heures du matin, j’étais encore en retard. Mais la journée commence bien, finalement.