Étiquette : Voyage

  • 414 — Voyageuse nocturne

    965 mots

    « Montez ! Je vais vous amener en ville ! »

    La pluie tombait dru.

    Le bonhomme, quinquagénaire au visage rond entouré d’un collier de barbe et affublé d’un sourire amical, avait proposé ça, sans même que la jeune femme ne fît quelconque signe.

    Celle-ci avait erré dans cette forêt de sapins sans rencontrer âme qui vive. Qui aurait pu croire que le premier humain qu’elle croiserait lui proposerait son l’aide. Elle marchait sur la route principale pour rejoindre elle ne savait quelle ville. Comme chaque fois, elle ne l’atteindrait pas.

    Sa mère lui avait toujours dit de se méfier des inconnus. Surtout des hommes d’un certain âge qui semblaient trop aimables sans qu’on leur eût rien demandé. Celui-là semblait pourtant inoffensif.

    La jeune femme hésita un instant, puis accepta l’invitation. Elle flatta le col de la mule et monta sur le chariot à côté de bonhomme, à l’abri de l’auvent. Il fit gentiment claquer ses rênes, la mule se remit en marche et le chariot en branle.

    « Dites-moi, c’est pas que je connais tout le monde dans la région, mais je crois quand même bien que je ne vous ai jamais vue dans le coin. Vous êtes venue rendre visite à de la famille ? »

    La jeune femme ne voulait pas parler d’elle.

    Elle n’aimait pas parler d’elle.

    Elle n’aimait pas parler.

    « Je suis seulement de passage, répondit-elle laconiquement d’une voix éraillée de n’avoir pas servi depuis longtemps.

    — Et où allez-vous comme ça ? Une fille comme vous ne devrait pas voyager seule. C’est dangereux par ici. »

    Il n’avait pas fallu longtemps pour que celui-là lui fasse la morale habituelle…

    « Entre les bandits, les loups et les fantômes…

    — Je ne m’inquiète pas. Mais vous ?

    — Moi ? Pourquoi est-ce que je voyage si la route est si dangereuse ? s’amusa l’homme. Je suis vieux, déjà. Et je n’ai pas grand-chose. Les bandits savent que je n’ai rien d’intéressant. Les loups me trouvent trop maigre, j’imagine. Contrairement à ma femme, termina-t-il avec un rire léger.

    — Et les fantômes ? »

    L’homme perdit immédiatement son sourire en soupirant lourdement.

    Le silence retomba.

    Cela faisait un long moment que le chariot avançait au rythme lent de la mule. Le chemin était cabossé, le chariot tressautait souvent. La pluie se calmait.

    « Y serons-nous avant la nuit ? demanda la jeune femme.

    — Je l’espère. Mais ce n’est pas trop grave, les portes restent ouvertes longtemps après le soleil couché.

    — La route n’est pas trop dangereuse la nuit ?

    — Je n’ai jamais eu de problème. Il faut juste y voir quelque chose… »

    L’homme tira de son sac un briquet et une torche, qui avait déjà servi. La jeune femme lui prit les rênes des mains pour lui faciliter l’allumage. La mule hennit étrangement. Le bonhomme posa la torche allumée dans le logement conçu à cet effet sur le chariot.

    « Nous y verrons mieux ainsi », ajouta-t-il avant de reprendre les rênes.

    Malgré la lumière, ou à cause d’elle, la nuit déjà complète semblait plus sombre encore.

    Un moment passa. Le bonhomme fronçait les sourcils, grognait dans sa barbe. Quelque chose n’allait pas, mais il ne voulait pas l’exprimer à voix haute.

    « C’est étrange, dit-il finalement. Je ne vois pas où nous sommes. Pourtant, je peux dire que je connais la route par cœur, chaque arbre, chaque rocher même… Mais, j’ai l’impression d’être sur une nouvelle route.

    — Pourquoi avez-vous peur des fantômes ? demanda soudain la jeune femme.

    — Pardon ? Pourquoi demandez-vous cela maintenant ? Et qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai peur de ces créatures ?

    — Vous n’avez pas répondu tout à l’heure…

    — Les fantômes… ils sont malfaisants. On ne les voit pas, on ne les entend pas, mais quand ils posent leur main sur votre épaule, votre âme quitte votre corps pour de bon.

    — Comment pouvez-vous savoir tout cela ? Si les gens meurent au moindre contact, comment ces histoires arrivent-elles jusqu’aux vivants ?

    — J’ai un ami dont le cousin a entendu le shaman de son village parler de ça. Et dire qu’il a réussi à retenir l’âme d’un condamné avant de devoir se battre avec le fantôme.

    — Vous y croyez vraiment ? s’étonna la jeune femme.

    — Eh ben… hésita le bonhomme. J’ai plus vingt, mais j’ai encore envie de profiter de quelques belles années. Les jeunes comme vous ne croient pas à tout ça. Et ils ont raison. Ils ont encore tout le temps avant de s’inquiéter de la mort et de ses affres », essaya-t-il de conclure de manière gaie.

    La jeune femme le regarda étrangement, les yeux remplis de tristesse et de compassion mêlées.

    « Et vous ? demanda le bonhomme, gêné.

    — Ma mère m’a toujours raconté que les fantômes n’étaient que les âmes des gens partis trop. Ils n’ont pas encore le droit de rejoindre l’autre monde, alors ils errent dans le nôtre et accompagnent les gens pour qui il est l’heure.

    — Je ne sais pas qui a raison, mais je préfère ne pas en croiser, si vous voulez mon avis.

    — Je comprends… Sommes-nous encore loin de la ville ? »

    Le bonhomme regarda à nouveau autour de lui, mais ne reconnut pas plus le chemin qu’avant.

    « Je suis confus, finit-il par dire. C’est bien la première fois que je me perds. Et il faut que ce soit quand j’ai proposé mon aide à quelqu’un.

    — Ce n’est pas grave, répondit la jeune femme. Je crois que c’était moi qui devais vous apporter mon aide, aujourd’hui. »

    Elle termina sa phrase en posant une main amicale que l’épaule du bonhomme.

    Lui ne comprenait pas les mots, mais l’étrange et puissante sensation qu’il ressentit le glaça complètement.

    « Non, je, non… bredouilla-t-il. Ma femme… je n’ai pas pu lui dire au revoir. Et qui va s’occuper de ma mule ?

    — Je suis désolée, je ne choisis pas. Je ne suis là que pour vous accompagner. »