429 — La randonnée (partie 3)

Si vous n’avez pas lu les parties 1 et 2, c’est par ici :

La randonnée partie 1

La randonnée partie 2


720 mots

Hélèna était collée contre Éric, tout contre. Son cœur battait à tout rompre, elle avait les joues en feu, elle haletait mais manquait d’air, ses jambes tremblaient et la portaient à peine. Elle avait manqué de tomber dans le ravin et avait le sentiment clair qu’il venait de lui sauver la vie.

Alors qu’elle se sentait basculer en arrière, emportée par le poids de son cas, Éric avait bondit, vif comme l’éclair, l’avait attrapée par le poignet avec l’avait attirée vers lui. Elle s’était retrouvée contre lui et n’en décollait pas. Cela faisait peut-être deux longues minutes qu’elle avait manqué de mourir. Dans sa tête, elle imaginait en boucle la scène de la chute qu’elle aurait pu faire, la détresse de sa mère à qui les gendarmes venaient annoncer l’horrible nouvelle, l’idée que ce guide devait la trouver si encombrante et ridicule à s’accrocher à lui comme une moule accrochée à son rocher… mais si elle lâchait, elle s’écroulait par terre.

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428 — Exécution royale

Une petite pause sur l’histoire de la randonnée (voir 426 et 427), parce que je voulais faire plus court aujourd’hui (spoiler : c’est raté ¯ \_(ツ)_/¯ )


845 mots

Le roi a ordonné qu’elle soit exécutée.

Vous imaginez ? La reine. Exécutée.

D’abord, personne n’y a cru. Le sujet était si futile. Mais le roi était un homme colérique et violent. Tout le monde en avait peur. Je peux comprendre. Que ce soit beaucoup ou très peu, on a peur de perdre ce qu’on a, rien qu’en contrariant son despote, pour une parole mal comprise ou un regard mal interprété.

Personne ne savait clairement ce qu’avait fait la reine pour mériter la peine capitale, mais tout le monde était persuadé qu’elle était loin de la mériter. C’était une femme bonne, intelligente, prévenante avec ses sujets, du plus riche duc au plus pauvre de ses sujets. Elle avait toujours un mot agréable pour ses serviteurs. Jamais on ne l’avait entendue élever la voix. S’il lui était arrivé de contredire le roi son mari, elle avait dû le faire dans l’intimité, car personne ne se souvenait qu’un tel événement fût arrivé, même une seule fois.

En un mot, tout le monde aimait la reine et tout le monde détestait le roi, mais tout le monde le craignait, donc tout le monde exécutait bêtement ses ordres, des plus idiots aux plus immoraux.

Même quand il a ordonné qu’elle soit exécutée.

Personne n’a rien dit. Personne n’a osé. Le ministre chargé des relations avec les pays voisins aurait pu expliquer au roi que cette décision nuirait à la diplomatie, il n’a dit rien. Le ministre chargé de la Sécurité intérieure aurait pu dire que le peuple serait choqué de voir sa bien-aimée reine se faire trancher la gorge comme une vulgaire voleuse, il s’est tu. Pas un ministre, aucun général, maréchal, sénéchal, connétable, noble, serviteur n’avait eu le courage de s’opposer à une décision que tout s’entendait, dans le dos du roi, à qualifier d’abjecte et de dommageable pour le pays.

Aujourd’hui est le jour de l’exécution. L’échafaud a été monté comme d’habitude hier. Le billot est à sa place au milieu. La foule est présente et massive, plus que pour une exécution habituelle. Mais l’ambiance est lourde et silencieuse. Habituellement, les gens bavardent, s’esclaffent, rient de bon cœur, parce qu’un bandit ou un violeur, ce n’est pas bien grave pour eux. Mais aujourd’hui, c’est leur reine qu’on assassine. Une reine qu’ils aiment. Beaucoup sans raison particulière, simplement parce qu’elle n’est pas son tyran de mari et qu’elle fait toujours appuyer des décisions justes. Qu’elle faisait, faudrait-il dire plutôt.

Elle était montée habillée d’une simple robe de lin blanche, drapée dans plus de dignité ce jour que n’importe quel noble de la cour tout au long de sa vie. Elle portait ses cheveux relevés en chignon pour dégager la nuque. Elle s’agenouille devant le billot et y dépose sa tête, face à la foule. Elle veut que son dernier regard soit pour ceux qu’elle a aimés sincèrement.

Le roi et ses ministres sont alignés derrière moi pour assister à la scène, vérifier que la sentence est bien exécutée. Le visage caché sous ma cagoule noire, j’attends le signal du roi qui me le donne d’un nonchalant mouvement de doigt, comme s’il ordonnait qu’on débarrasse les détritus. Je lève ma hache haut, plus c’est haut, plus vite ça tombe, mieux ça coupe. Quelques fois, j’ai dû m’y reprendre à trois essais sur des bougres avec des cous de taureau. Ils hurlaient pendant que le sang pissait dans tous les sens dans l’hilarité du public. Il ne faut pas ça pour la reine. Cette femme admirable devait avoir une mort nette et sans souffrance — avec le moins possible en tout cas, surtout après avoir vécu tant de temps avec son mari. C’est pour cette raison que j’ai fait affûter mon outil de travail hier.

La hache toujours levée, j’hésite un court instant, l’espace d’une seconde. Des courageux dans la foule me huent, ou huent le roi, difficile de déterminer qui ils regardent vraiment. Le roi est plus véhément dans ses ordres pour qu’on arrête les dissidents, pour qu’ils subissent le même sort, pour qu’ils servent d’exemple quand on se rebelle contre son roi.

Je redescends ma hache et me retourne vers le roi, pour savoir si je dois attendre les nouveaux clients ou pas. Cette fois, le roi ne me donne le signal que d’un simple coup de menton en direction de son épouse.

J’inspire profondément, souffle, inspire en hissant une nouvelle fois ma hache dans les airs, puis l’abat d’un coup rapide, net, précis. Mon plus beau. De toute ma carrière. Le dernier, je crois. Le corps s’écrase lourdement sur les planches de l’échafaud, la couronne roule un peu plus loin.

Dans le public, une femme hurle soudain, un cri à déchirer le cœur, de la surprise mêlée à l’horreur. La peur de l’inconnu, dirais-je plutôt. D’autres personnes se joignent à elle.

Le temps que les ministres comprennent ce qu’il se passe, ils sont recouverts de sang royal. Je ramasse la couronne, j’aide la reine à se relever et la lui pose sur la tête.

« Le roi est mort ! Vive la reine ! »

J’ai toujours détesté ce type.

427 — La randonnée (partie 2)

Si vous n’avez pas lu la 1ʳᵉ partie, c’est par ici :

La randonnée partie 1


864 mots

Éric échangea son sac de couchage avec Hélèna. Il savait qu’il survivrait plus facilement aux températures qu’elle dans ce truc de plage, et il ne la supporterait sûrement pas le lendemain, si elle n’avait pas suffisamment dormi.

Hélèna tournait sur elle-même comme un chat chassant sa queue, à la recherche d’une place sûre pour poser son sac de couchage. Éric plaçait de grosses pierres en cercle et y mit des brindilles et des branches.

« C’est pas interdit de faire du feu, ici ? s’étonna la photographe.

— Si, mais je sais comment faire pour ne pas déclencher un incendie. Après si vous préférez mourir de froid… Mais je préfère éviter que vous veniez vous coller à moi pendant la nuit pour vous réchauffer.

— Non, mais vous rêvez ou quoi ? » s’étrangla Hélèna.

Le guide soupira dédaigneusement et alluma le petit tas de bois avec son briquet. Les flammes naissantes brillèrent dans ses yeux sombres. Elles redessinaient ses traits de manière plus brute, accentuant sa barbe naissante, son front large, ses mâchoires carrées, son sourire moqueur. Dans d’autres circonstances, Hélèna n’aurait pas forcément dit non pour un rapprochement physique, mais il avait quand même un caractère bourru, et la traitait un peu trop comme une citadine perdue. Certes, c’était exactement ce qu’elle était, mais elle n’appréciait guère se le voir rappelé à chaque instant.

Le feu bien parti, sa chaleur irradiait et fit sentir à Hélèna qu’elle était frigorifiée dans ses habits trempés de sueur. Pendant qu’elle fixait les flammes, en train de divaguer intérieurement, Éric avait déjà étalé son duvet et enlevé chaussures et chaussettes. Ils les disposaient proches du feu pour les faire sécher. Il enleva sa veste et son maillot de corps pour se retrouver torse nu, avant de tirer de son sac un t-shirt sec. Hélèna ne put s’empêcher d’admirer son torse et ses bras musculeux.

« Vous devriez faire comme moi, lança-t-il en la voyant le regarder avec surprise. Vous allez attraper la mort si vous restez dans vos habits mouillés. Ne vous inquiétez pas, je me tourne et il n’y a personne d’autre pour vous regarder, ajouta-t-il avant qu’Hélèna ne proteste. À moins que vous n’ayez pas non plus d’habits de rechange ? »

La jeune femme hésita un instant avant de répondre.

« On vous a transmis les consignes au moins avant de vous envoyer ici ? ronchonna le guide. »

Sans réponse de la photographe, Éric plongea la main dans son sac et la lui tendit.

« Prenez ça pour la nuit le temps que vos habits sèchent.

— Vous me prêtez un de vos t-shirts ? Vous n’en aurez pas besoin ?

— J’en ai toujours un ou deux en plus au cas où je prends la pluie, mais ça devrait aller d’ici notre retour. Allez ! Mettez-le ! »

Hélèna prit le maillot avec un peu d’appréhension. Éric se retourna pour lui laisser un peu d’intimité. Peut-être que sous ses airs d’ours bourru, c’était quelqu’un de sympa.

Le soleil réveilla Hélèna. Elle avait plutôt bien dormi et n’avait même pas trop senti les aspérités du sol dans le sac épais et chaud du guide. Celui-ci n’était plus là. Hélèna se redressa inquiète qu’il l’eût abandonnée dans la nuit. Elle le vit un peu plus loin, en train d’admirer le paysage, une tasse fumante à la main. Il ressemblait à une pub pour du café.

« Déjà debout ? » lui dit-il ironiquement en la voyant enfin réveillée.

Cette pique refroidit immédiatement la jeune femme qui commençait à revoir son jugement sur son guide.

Ils avaient repris la marche après un petit-déjeuner frugal. Hélèna avait encore mal au pied de la veille, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Il fallait qu’elle arrive absolument au refuge aujourd’hui. Il n’y avait que deux nuits où elle pouvait prendre les photos qu’on lui avait commandées et elle avait loupé la première. Si elle loupait cette seconde nuit, elle se ferait appeler Arthur par son chef.

En voyant le chemin qu’ils empruntèrent, Hélèna fut contente de s’être arrêtée avant pour passer la nuit. Ils longèrent une paroi abrupte, sur un chemin à peine aussi large qu’une personne, avec en contrebas un ravin de plusieurs dizaines de mètres. Il y avait bien une ligne de vie à laquelle elle se cramponnait, mais elle n’était pas rassurée. Éric l’avait laissé passer devant lui, et la tenait par le sac d’une main pendant qu’il tenait nonchalamment la ligne de vie de l’autre.

De l’autre côté de ce passage périlleux, le guide laissa la jeune femme reprendre ses esprits avant de reprendre la marche. Elle était pliée en deux, les mains sur les genoux, cherchant son souffle comme si elle avait monté les escaliers de la tour Eiffel jusqu’au 3e étage.

« Il ne devrait plus y en avoir que pour une heure, environ !

— Super ! » répondit Hélèna, dans une expiration.

Prête à repartir — c’est ce qu’elle essayait de faire croire et ce dont elle essayait de se convaincre —, elle se redressa, un peu trop rapidement. Emportée par le poids de son sac, elle recula, glissa sur un caillou et tomba en arrière. Le ravin était encore tout proche. Trop proche.


Retrouvez la suite dans la partie 3.

426 — La randonnée (partie 1)

Je m’étais promis de ne pas faire ça, mais pas suffisamment de temps pour tout faire dans une journée… voici donc une nouvelle en 2 parties.

619 mots

« Je ne pensais pas que ces bottes résisteraient à une si longue marche ! »

Éric se retourna, l’air surpris. Hélèna, la photographe qu’on lui avait collée dans les pattes n’avançait pas à grand-chose. Si elle continuait à ce rythme, ils n’arriveraient jamais au refuge avant la nuit. Pourquoi lui avait-on demandé à lui de la chaperonner ?

Hélèna s’était assise sur un des gros rochers qui longeaient le sentier. Elle était essoufflée rien que de respirer. La photographe n’était pas habituée à sortir de son studio niché dans la grande ville pour aller faire un trek dans la montagne. Quelle malchance que Nico se soit blessé deux jours avant et que personne d’autre ne fût disponible ! À présent, Hélèna se retrouvait obligée de suivre cet ours déguisé en guide pour atteindre une cabane perchée sur un éperon rocheux à 12 millions de kilomètres d’altitude (ressentis) pour faire des photos d’un lever de lune qui n’arrivait qu’une fois tous les 22 ans couplé au passage d’une comète qui ne passait que tous les 127 ans… du grand spectacle pour les amateurs de l’espace. Ce qu’Hélèna n’était pas du tout. Elle avait déjà du mal à trouver la Grande Ourse… Et elle détestait marcher. Et le froid aussi. Bref, elle maudissait Nico de s’être blessé.

Héléna regardait ses bottes achetées en deux-deux dans le premier magasin de randonnée qu’elle avait trouvé. Elles semblaient tenir le coup. Par contre, ses pieds à l’intérieur lui brûlaient sous la plante, donnaient l’impression d’avoir gonflé au point de sentir toutes les mailles de ses chaussettes, et elle avait peut-être une ampoule qui lui commençait à se former au-dessus de son talon gauche.

« Il reste combien de kilomètres ?

— Pas beaucoup.

— Ah ! Super ! Donc on y sera dans combien de temps ?

— Si on continue à ce rythme… pas avant dix-neuf heures.

— Mais c’est dans super longtemps ! s’insurgea Hélèna.

— On n’avance pas aussi vite en montage qu’en ville, ironisa Éric. Et vous ne marchez pas très vite non plus. Surtout assise », ajouta-t-il, plein de sarcasme.

Hélèna se remit sur pied. Elle se serait bien plainte qu’elle n’avait pas envie d’être là, surtout pour photographier des étoiles débiles, mais elle avait cru comprendre que ce guide connaissait bien son patron et elle ne voulait pas avoir de problèmes.

 

La nuit était tombée depuis une heure déjà. Malgré la marche, Hélèna claquait des dents. Elle avait chaud et froid en même temps. Elle s’imaginait déjà en train de mourir d’hypothermie. Tout était sombre autour d’elle. Seule la lumière de la lampe frontale d’Éric dansait sur le sol, unique trace de modernité dans cet océan d’obscurité.

Il finit par s’arrêter sans prévenir. Hélèna manquant de s’emboutir dans son gros sac à dos.

« On est arrivés ? demanda la photographe avec soulagement.

— Non ! On s’arrête ici, ça ne sert à rien de continuer. On arrivera trop tard.

— Mais ils ne vont pas s’inquiéter ?

— Non, j’ai déjà prévenu en partant que ça risquait d’arriver.

— Ah ! Sympa ! ronchonna Hélèna, mécontente d’être vue comme l’archétype de la citadine (qu’elle représentait quand même plutôt bien). Mais on va dormir où ?

— Ici.

— Mais y a rien ici !

— Vous avez amené une tente, vous ? Alors, ce sera à la belle étoile !

— On risque pas de mourir de froid ?

— Vous avez un sac de couchage fait pour ça, non ? C’était dans la liste du matériel que j’avais envoyée.

— J’ai pris un sac de couchage, oui. »

Éric soupira. Il sentait gros comme une maison le fait que sa cliente aurait un duvet pour aller faire du camping au bord de la méditerranée en été, pas pour survivre à des températures négatives de montagne.

Bingo.


Retrouvez la suite dans la partie 2.

425 — Les frères Dunkwell

731 mots

« Il a ordonné que je les libère ? »

Le shérif Smith avait dit ça sans cacher son amertume.

Depuis des années, il n’attendait qu’une chose : pouvoir pendre les frères Dunkwell. Et maintenant que son adjoint et lui avaient enfin réussi à en arrêter les deux plus jeunes de ces quatre salopards, on lui donnait l’ordre de les libérer. Et même si c’était pour un transfert, il avait du mal à l’accepter, même si l’ordre venait du gouverneur en personne.

Le marshal Bauer, assis, les pieds sur le bureau de shérif, chiquait son tabac sans s’émouvoir.

« Je sais ce que vous dites, Smith. Vous vous dites que c’est injuste, que c’est à vous que revient l’honneur de débarrasser cette terre de ces deux enflures.

— Je me dis surtout qu’ils vont trouver un moyen de vous fausser compagnie, retrouver leurs frères et reprendre hold up, meurtres et tout le reste, en continuant de terroriser la population ! Vous n’imaginez pas à quel point les gens sont soulagés de savoir ces deux-là derrière les barreaux et bientôt au bout d’une corde.

— Je m’en doute, shérif, mais ce n’est pas moi qui donne les ordres. Dites-vous que ça vous évite de voir débarquer les autres frères, ici.

— Je ne m’inquiète pas pour ça. Je comprends surtout que le gouverneur cherche à se faire bonne presse pour les prochaines élections ! grommela Smith.

— Vous avez sûrement raison, mais étant donné qu’il est gouverneur et nous, non, nous sommes astreints à exécuter ses ordres. Et voyez le bon côté, vous gardez la prime pour leur capture. »

Bauer se leva et cracha dans le pot de laiton au pied du bureau.

« J’apprécierais de pouvoir partir rapidement, shérif. J’ai bien l’intention de prendre le train de demain midi, à Springfield, donc je ne dois pas traîner. »

Smith soupira. Il détestait les politiciens presque autant que les frères Dunkwell, mais le marshal avait raison, il ne pouvait qu’exécuter les ordres du gouverneur. Il sortit de son bureau, suivi par Bauer, et se dirigea vers la cellule où résidaient les deux bandits.

« Debout ! Le marshal vous emmène vous faire pendre ailleurs ! »

Les frères Dunkwell se levèrent avec une mine réjouie.

« Un marshal ? C’est la classe, frangin, tu crois pas ?

— On est célèbre, c’est normal, frangin. T’es tout seul pour t’occuper de nous, mon beau ? T’as pas peur qu’il t’arrive des bricoles ? »

Le marshal frappa ce Dunkwell en plein visage entre les barreaux.

« Ferme-là, si tu veux pas que je te coupe la langue. Je dois vous ramener vivants. Rien ne m’oblige à ce qu’il ne manque pas des bouts ! Alors, vous allez rester bien sages, sinon je vous redessine au couteau. Est-ce que c’est bien clair ? »

Les Dunkwell grognèrent, comme deux cabots mal dressés prêts à mordre.

Le shérif leur menotta les poignets dans le dos à travers les barreaux puis ouvrit la cellule. Bauer avait sorti son revolver et le pointait sur les prisonniers. Il leur indiqua la sortie. Le shérif ouvrit ma marche, peu rassuré de les avoir dans son dos. Le marshal fermait le cortège.

Dehors, le marshal adjoint patientait tranquillement. Le fourgon, la porte grande ouverte, n’attendait que ses nouveaux occupants. Les Dunkwell montèrent en silence. Ils semblaient avoir perdu leur verve habituelle. Sous l’œil et le canon du marshal, son adjoint ferma et verrouilla le cadenas. Les deux montèrent à l’avant, saluèrent le shérif. Le fouet claqua, les deux chevaux d’attelage partirent tranquillement.

Le fourgon était parti depuis deux bonnes heures. Le shérif ne décolérait pas. Il tournait dans son bureau comme un animal en cage. Il aurait dû les pendre dès qu’il en avait eu l’occasion. Pourquoi avait voulu absolument alerter les autorités ?

Deux hommes entrèrent dans le bâtiment en claquant la porte. Ils portaient un homme en sous-vêtements, le visage cuit par le soleil et le manque d’eau.

« Que se passe-t-il ? s’étonna le shérif. C’est au médecin qu’il faut amener ce pauvre homme !

— Attendez, shérif, écoutez ce qu’il a à dire. Je crois que ça va vous intéresser !

— Je vous écoute, mon brave. Si vous en trouvez la force, dites-moi qui vous êtes et ce qu’il vous est arrivé. »

Sa réponse foudroya le shérif sur place.

« Mon adjoint et moi avons été attaqués par les aînés Dunkel. Je suis le marshal Bauer. Je crois qu’ils sont venus chercher leurs petits frères. »

424 — Café cognac

1760 mots

« Café au cognac ! »

La barmaid regarda l’homme avec étonnement.

« À 11 h 30 ?

— La journée a été rude !

— Elle ne risque pas de s’arranger avec ça », se réfréna-t-elle de dire en allant préparer la commande.

Le bar était calme à cette heure. Il y avait un couple de touristes âgés qui prenaient une pause après quelque visite dans le quartier devant un chocolat viennois et un grand café ; un salaryman sur son ordinateur, en train de taper un rapport avec un Coca-Red Bull pour tenir la distance ; une femme sans âge qui aurait pu aussi bien être étudiante en littérature que mère divorcée pendant sa semaine sans les gosses, qui lisait une romance classique de 600 pages avec un cappuccino frappé. Le reste de la grande salle était vide. C’était le calme avant le coup de feu du déjeuner. Les clos blancs se mêleraient aux cols bleus dans un chaos bruyant afin de reprendre des forces pour repartir aussi vite.

Maggie posa le café cognac devant son client au comptoir.

Il avait l’air dépité. Ses cheveux courts, indiquant un entretien fréquent, étaient en bataille. Ses joues arboraient une barbe naissante, le rasage remontait à la veille. Ses yeux étaient hagards. Les cols de sa chemise, de sa veste et de son imperméable s’entrecroisaient étrangement. Sa sacoche en cuir de qualité était posée sur le zinc.

« Vous m’avez l’air fatigué. Si vous cherchez un peu de calme, je préfère vous prévenir, d’ici pas longtemps, l’endroit va être invivable. »

L’homme remercia Maggie d’un signe de tête avant d’avaler son café d’une traite.

« Je ne reste pas, dit-il en payant. Mais merci pour l’info. »

Il se leva, se regarda un instant dans le miroir qui tapissait le mur derrière Maggie, remis son col en ordre et soupira profondément.

Des gens bizarres, perdus, à l’ouest, à côté de la plaque ou de leurs baskets, elle en avait vu un paquet au cours de sa carrière ici. Maggie arrivait à reconnaître un homme qui venait de se faire lâcher par sa femme après vingt ans de mariage malheureux, celui qui venait d’apprendre être cocu depuis huit ans par son meilleur ami, celui qui venait de se faire virer et n’avait aucune idée de la manière donc il l’annoncerait à sa femme, celui qui avait reçu une déclaration enflammée de la part d’un collègue et ne savait pas comment le gérer… elle en avait même eu deux sur le point de se foutre en l’air, qu’elle avait réussi à dissuader. L’un d’eux était devenu un habitué.

Mais ce type-là paraissait être un spécimen bien à part.

« Vous êtes sûr que tout va bien ? demanda la barmaid.

— J’espère », répondit-il simplement avant de la saluer, prêt à partir.

La clochette sonna. Quatre hommes entrèrent. Costume bien taillés, sombres, à rayures verticales. Maggie reconnut sans hésiter Herbie et sa bande de malfrats. Ils avaient un regard méchant posé sur l’homme à l’imperméable. Celui-ci avait senti l’embrouille, il avait éjecté d’un geste vif sa sacoche derrière le comptoir.

La barmaid sentit immédiatement que les choses clochaient. Elle poussa l’objet du pied dans un coin que personne ne pourrait voir depuis le côté client du bar.

« Alors, Franky ? lança Herbie, on essaie de s’éclipser avec des affaires qui ne t’appartiennent pas ? »

L’homme restait immobile, encerclé par les quatre truands, menacé par leur proximité. Il avait clairement peur, mais essayait de ne pas le montrer. Il gardait le silence.

« Qu’est-ce que tu as fait des documents ? T’allais quand même pas apporter tout ça aux flics, dis-moi ! »

Herbie posa la main sur l’épaule de Franky et le força à s’asseoir au comptoir. Il salua Maggie de son sourire mielleux. Elle le détestait et rêvait depuis longtemps de lui éclater la gueule à coups de… à coups de tout ce qu’elle aurait sous la main.

Herbie se tourna vers ses hommes et demanda :

« Café ? Café ? Café ? Cinq cafés, je te prie, ma jolie. »

Surtout quand il lui donnait des surnoms comme celui-là.

Herbie resta debout à côté de Franky, assis. Les autres s’assirent autour de lui.

« Alors ? Tu vas me dire ce que tu as fait de ce que tu as pris à Don Roberto ? Je n’ai pas envie de te faire du mal dans un lieu public, tu vois. »

Maggie posa les cafés sur le zinc avec brutalité.

« Pas de grabuge chez moi, dit-elle sèchement à Herbie.

— Ouais, ma belle, je sais. Mais ça dépendra surtout de notre ami ici. »

Une main toujours sur l’épaule de l’homme à l’imperméable, l’autre posé sur sa hanche, repoussant sa veste, découvrant un pistolet à sa ceinture, Herbie entendait bien faire passer son message en silence.

Maggie se battait depuis des années pour éviter les problèmes avec le syndicat du crime local, elle entendait bien que cela dure et ne voulait pas que son bar devienne le théâtre d’une fusillade, comme d’autres commerces du quartier.

Le dénommé Franky gardait les yeux fixés sur le zinc, les dents serrés. Il attrapa son café de la main gauche et le porta à ses lèvres. Il ne parvint à pas à se maîtriser suffisamment pour ne pas trembler.

« Tu sais quoi, Maggie ? reprit Herbie. Il paraîtrait que notre ami est en fait un agent infiltré. C’est ce qu’on m’a dit en tout cas.

— J’en ai rien à carrer, Herbie, répondit-elle agressivement. Si c’est un flic et qu’il t’a piqué des trucs, moi, j’ai rien à voir avec ça. Ton business, tu le gardes dehors. Le service va commencer, tu vas me ranger ton joujou, ordonna-t-elle en montrant le flingue du menton.

— Tu ferais mieux de baisser d’un ton ! Ce type est pas encore ton problème, mais il pourrait le devenir. Me chauffe pas !

— Non, Herbie. Toi, me chauffe pas. Tu sais ce qu’il en est d’ici. Je n’ai besoin que d’un appel à Don Roberto pour que tes copains et toi, vous repartiez la queue entre les jambes comme des petits toutous bien sages. Donc je le répète, tu arrêtes ta scène d’intimidation et t’attends dehors qu’il ait fini ! »

Herbie grogna. Il savait qu’elle avait raison. Elle savait qu’il savait. Les règles étaient claires, il ne fallait pas faire de grabuge ici. Jamais. Aucune exception.

Un jour, alors que Maggie n’était encore que serveuse ici, Don Roberto, qui n’était pas encore le chef, était venu manger avec deux acolytes. Un morceau de poulet frit mal avalé, il avait commencé à s’étouffer. Alors que les deux autres l’avaient regardé comme deux ronds de flans, Maggie s’était précipitée sur lui et avait appliqué une manœuvre d’Heimlich. Elle l’avait sauvé. Don Roberto s’était vu mourir ce jour et portait depuis, pour Maggie, un très grand respect et une immense gratitude. Pour la remercier, il avait fait en sorte qu’elle devienne propriétaire du bar et avait fait de cet endroit un lieu de neutralité.

Herbie soutint le regard de Maggie. Il prit sa tasse et la but sans baisser les yeux.

Puis la reposant, il fut forcé de s’avouer vaincu. Maggie avait un caractère bien trempé.

« Allons-y », ordonna-t-il à ses hommes.

Il remit le col de Franky en place et s’approcha très près pour lui dire :

« Fais pas l’idiot, on t’attend dehors. »

Les quatre truands sortirent lentement, bousculant une infirmière en pause qui entrait pour déjeuner.

Franky soupira de soulagement.

« Merci, dit-il à Maggie. Mais j’ai peur que vous ne vous soyez plus mis en danger à cause de moi qu’autre chose.

— Vous inquiétez pas pour moi, j’ai la peau dure… Vous voulez récupérer votre sacoche ?

— Je ne suis pas sûr. Si je sors avec, ils récupéreront son contenu et je ne finirai sûrement pas cette journée.

— Y a quoi exactement dedans ?

— De quoi faire tomber pour de bon. Des documents comptables, des preuves de malversations, et cætera. Il faut que je remette ça aux autorités, mais maintenant ça va être compliqué.

— Ce serait pas mieux des preuves de meurtres ou de crimes plus… ? demanda ingénument Maggie.

— Vous savez qu’Al Capone s’est fait choper à cause d’un contrôle fiscal ? C’est plus facile de faire passer un meurtre pour un accident que maquiller correctement des comptes !

— C’est vrai que vous êtes flic, alors ?

— Ça changerait quelque chose ? »

Maggie haussa les épaules. Elle n’en avait aucune idée.

« Tenez ! Café cognac. Je crois qu’on en a tous les deux besoins. »

Maggie venait de poser deux tasses sur le comptoir. Ils les burent d’une traite.

« Je suis agent du fisc. »

Ça expliquait tant de choses sur sa mise étrange, pensa Maggie. Elle n’avait jamais croisé ce genre de client jusqu’à présent.

« Vous n’avez pas une sortie, derrière ? demanda Franky, si tel était vraiment son nom.

— Oui, mais je suis prête à parier qu’ils la surveillent. J’ai une meilleure idée. »

Près de vingt minutes plus tard, le déjeuner était lancé, les clients entraient et sortaient, les assiettes arrivaient pleines, repartaient sales, l’activité avait presque fait oublier la scène à Maggie. Herbie entra de nouveau, seul cette fois. Il stoppa la barmaid dans sa course pour amener des plats.

« Il est passé où ?

— J’en sais rien. Il est parti aux toilettes y a un moment, j’en sais pas plus. J’ai suffisamment de trucs à gérer ici ! »

Herbie se précipita aux toilettes. Il y trouva la petite fenêtre ouverte et jura en comprenant que Franky s’était fait la malle. Il sortit retrouver ses hommes, bousculant des clients sans ménagement.

Maggie le vit à travers la vitrine hurler et agiter les bras pour donner des ordres. Ils se séparèrent.

Le service touchait à sa fin. La salle s’était vidée. Ne restaient plus qu’un petit groupe d’ouvriers, en train de boire le café avant de repartir bosser. Herbie et sa bande n’étaient pas revenus. Les derniers clients se levèrent et quittèrent le bar. L’un deux, les yeux fatigués et la barbe naissante, jeta un coup d’œil en coin à Maggie. Sur ses conseils, il avait troqué son imperméable et sa sacoche en cuir par une veste de toile épaisse et une casquette qui masquait partiellement son visage. D’un signe de tête subtil, il la remercia pour son aide. Elle lui répondit par un sourire, espérant que le stratagème suffirait à lui acheter suffisamment de temps pour lui permettre d’apporter les documents à qui de droit.

423 — Premier amour

367 mots

Elle a dit qu’elle aimait danser.

Elle a pris mon silence pour une invitation.

Alors que je ne sais pas aligner deux pas sans manquer de trébucher.

Mais j’ai tellement envie de passer plus de temps avec elle, avec ses yeux pétillants, avec son sourire mutin, avec sa culture sans limite, avec son humour que je crois comprendre. J’ai envie d’être près d’elle, tout près, de la prendre par la main, de la serrer dans mes bras, de sentir l’odeur de ses cheveux, de sa peau, la chaleur de son corps blotti contre le mien.

Elle s’est levée et me demande si je viens. Elle ne me demande pas si je veux venir. La nuance est immense. C’est plus qu’une invitation. Elle a déjà son idée, elle a choisi, et elle est décidée à m’amener avec elle. Je me laisse guider. Ça a du bon, de temps en temps, de se laisser porter, par les événements, par ses espoirs, par ses sentiments.

Dans le bar suivant, la musique est assourdissante, nous ne pouvons pas parler. J’ai l’impression que ses yeux me disent déjà tout, mais je n’ose croire ce que j’espère qu’ils formulent. Elle me tient par la main et s’enfonce dans la foule qui se s’agite de manière erratiquement rythmée. Elle nous dégotte une place, nichée au cœur de cette grouillance. Nous sommes dans un cocon. Le temps semble plus rapide autour de nous, et ralentir entre elle et moi.

Elle me fixe de ses grands yeux aux pupilles dilatées, ils contiennent l’univers.

Elle tente de m’imprimer le rythme de la musique, mais je n’y entends rien. Je me penche vers elle et lui crie dans l’oreille que je ne sais pas danser. Elle sourit malicieusement et me réponds qu’elle sait, mais qu’elle va m’apprendre.

Apprends-moi tout ce que tu veux, apprends-moi la danse, apprends-moi la vie, apprends-moi le reste, tu m’as déjà appris l’Amour.

Je ne le dis pas à voix haute, ce ne sont pas des mots que je ne saurais dire en dehors de ma tête. Elle doit le lire dans mes yeux, car elle s’approche un peu et me tire vers elle.

Je manque de tomber.

Elle me rattrape avec ses lèvres, et son cœur.

422 — Puerto Secreto

1215 mots

Ils regardaient les bateaux revenir dans l’obscurité croissante.

Il n’y en avait plus que trois sur les huit partis une semaine plus tôt. Le silence lourd qui pesait sur les gens du port contrastait avec la tempête de questions dans les esprits. La première, celle que chacune et chacun se posait : qui avait survécu ? Mais il y en avait d’autres : que s’était-il passé pour subir autant de pertes ? Avaient-ils trouvé le trésor ?

Les immenses braseros qui tenaient lieu de phares étaient déjà allumés depuis une bonne heure. Les navires s’approchaient. Le port avait repris un peu d’animation. Tout le monde était à son poste pour accueillir les équipages et les blessés.

Les amarres attachées, les passerelles furent déployées. Les infirmiers avec des civières montèrent en priorité pour chercher les blessés les plus graves. Ensuite, les matelots bien portants aidèrent à débarquer ceux qui tenaient tant bien que mal debout.

Sur le quai, Mama Stella attendait que le commandant de la flotte descende pour lui raconter ce qu’il s’était passé, donner des détails, confirmer les craintes. La dernière dirigeante de l’île faisait les cent pas, de long en large, les mains jointes dans le dos, les yeux rivés au sol, levant le nez vers les passerelles de temps en temps, quand un moment de calme semblait se dessiner. Elle s’inquiétait de voir revenir si peu de monde. Avoir une ville à moitié vide, ou remplie seulement de gens inaptes à naviguer ou travailler, ce n’était pas bon pour la survie.

L’île de Puerto Secreto était un ramassis de hors-la-loi, d’hommes et de femmes de mauvaise vie, de voleurs, de menteurs, de tueurs, en un mot de pirates. On y trouvait le pire de la race humaine dans les Caraïbes. Mais cette engeance, répugnante aux yeux des autorités de toutes les nations qui naviguaient dans ces mers, vivait pourtant paisiblement ici depuis près de soixante ans.

On racontait que l’endroit avait d’abord été un refuge pour cinq survivants d’un naufrage, cinq condamnés aux travaux forcés sur un navire anglais. Une avarie avait touché le bâtiment, seuls ces cinq-là s’en étaient sortis vivants. Ils avaient réussi à survivre sur cette île en forme de croissant de lune entourée de montagnes protectrices. Certains disaient qu’il s’agissait d’un ancien volcan. La crique interne était luxuriante et fournissait tout ce qui était nécessaire pour vivre : fruits, viande, eau potable, du bois pour se chauffer et construire de quoi s’abriter. Les cinq vaillants survivants avaient passé près de deux années sur l’île sans trouver rien à y redire. Ils préféraient se trouver là plutôt que derrière des barreaux à casser des cailloux. Mais au bout de deux années de tranquillité, un navire au pavillon français entra dans la crique. Un équipage débarqua et découvrit les cinq survivants. Ceux-là, ne voulant pas perdre leur vie simple et agréable, retrouvèrent leurs vieux vices et parvinrent en moins d’une nuit à assassiner l’équipage jusqu’au capitaine, prenant ainsi leur premier navire. À la suite de quoi, ils partirent plusieurs fois en excursion, s’attaquant d’abord à d’autres navires français, accostés aisément grâce à leur pavillon volé. Dans les équipages, ils trouvèrent des gens suffisamment malheureux de leur condition pour accepter de les joindre. Petit à petit, la population de l’île grandit, accueillant rapidement femmes et enfants, la flotte aussi, montant jusqu’à une vingtaine de navires.

Avec le temps, l’histoire d’une île secrète se répandit dans les Caraïbes et au-delà parmi les pauvres, les désespérés, les malfrats en quête de tranquillité. L’île gagna son nom. Les cinq premiers colons moururent, laissant leurs successeurs prendre le relais. Aujourd’hui, ils étaient toujours cinq à diriger. Mama Stella était l’une d’eux, la seule à ne pas naviguer. Cela ne l’empêchait pas d’être respectée. Elle avait une poigne et un caractère en acier trempé. Il n’en fallait pas moins pour tenir tout ce beau monde, sans quoi les bagarres de taverne et autres travers du monde extérieur auraient mis le feu à la ville depuis longtemps.

Mama Stella rongeait son frein. Elle attendait que Phileas descende du Foudroyant pour pouvoir lui dire qu’elle lui avait bien dit ! Elle l’avait prévenu que c’était dangereux, suicidaire même, mais Phileas-Crâne-de-Pierre portait bien son nom et s’était obstiné à vouloir partir en quête du fameux trésor de Sam le pirate, une légende qu’on racontait aux enfants depuis des années pour les motiver devenir matelot de la flotte. Mais depuis quelques mois, Phileas fanfaronnait d’avoir trouvé un indice irréfutable de l’endroit où Sam avait caché le magot.

Est-ce qu’autant de morts et de perte au sein de leurs effectifs peuple valaient le coup ? Mama Stella grinçait des dents rien que de penser à cette question.

Enfin, tous les blessés et les biens portants avaient regagné le plancher des vaches. Ceux qui avaient retrouvé les leurs étaient déjà rentrés chez eux, mais il restait encore beaucoup de monde sur les quais. Ils attendaient des nouvelles de Phileas. Celui-ci se présenta enfin à l’entrée de la passerelle. Les mains sur les hanches, le torse bombé de fierté, il contempla Mama Stella d’un air de défis avant de commencer à descendre vers le quai. En bas, il la salua chaleureusement.

« Combien sont morts pour ton fantasme ? rugit-elle.

— Mon fantasme ? répéta Phileas. Quel fantasme ? »

Il ne laissa pas le temps à la femme de répondre qu’il se retourna vers son navire pour héler quelqu’un. Deux matelots apparurent à leur tour et empruntèrent la passerelle en portant un lourd coffre de bois aux ferrures rouillées. Ils la posèrent sans ménagement devant la dirigeante. Phileas l’ouvrit. Il y avait là quantité de pièces et de vaisselle d’or, des bijoux, des pierres précieuses.

« Je t’ai dit que je le trouverais !

— Tu ne m’as pas répondu ! Combien sont morts pour ce coffre ? Tout ça pour ça ?

— Tu ne comprends pas Stella ! Personne n’est mort.

— Où sont-ils alors ? Pourquoi tous ces blessés ?? »

Stella ne parvenait plus à garder son calme. Elle hurlait à présent. Sa voix puissante se répercutait sur les falaises avoisinantes dans un écho inquiétant.

« Nous avons eu la malchance de croiser une flotte de cinq frégates espagnoles qui mouillait pile à notre destination. Ils savaient clairement mieux manœuvrer que nous, mais nous avons eu le dessus, car nous avons une rage qu’aucun soldat n’aura jamais. Il y a eu des blessés, mais aucun mort chez nous. Je te le promets ! poursuivit Phileas, sentant bien que Mama Stella allait l’interrompre. Les cinq autres navires sont restés sur l’île de Sam. Il fallait qu’ils réparent avant de reprendre la mer.

— Aucun mort ? répéta Stella, inquiète qu’il lui mentît.

— Pas un seul, sauf si tu comptes les Espagnols.

— Tout ça pour un tout petit coffre ?!

— J’ai préféré rentrer rapidement pour soigner nos gars. Ce coffre n’est qu’une preuve. Je l’ai ramené pour que tu me croies enfin !

— Je ne comprends pas.

— Je sais ! répondit Phileas avec un enthousiasme d’adolescent. Je repars demain avec les gens valides pour rapporter des vivres et du matériel pour ceux rester là-bas. Nous chargerons le reste du trésor.

— Le reste ?

— Mais avec seulement trois navires, nous devrons peut-être faire plusieurs voyages pour tout ramener ! »

Stella resta sans voix, face à Phileas, ce qui fut plus qu’inhabituel.

421 — La tour Eiffel

294 mots

Au détour d’un virage, le sommet de la tour Eiffel est apparu.

Il est excité à l’idée de pouvoir enfin la voir en entier, en vrai. Il en rêve depuis si longtemps. Il reste encore quelques rues à emprunter pour la voir enfin de plain-pied. Les bâtiments autour sont, eux aussi, très beaux et impressionnants.

Dans la limousine, un verre de champagne à la main, il admire tout ce qu’il peut, les boulevards, les façades, les enseignes, la végétation. Il ne s’attendait pas à voir autant de verdure dans une telle ville.

Même à cette heure tardive, les rues sont pleines de gens, de voitures, de rires, de vie, de couleurs et de bruit.

Il essaie de graver ses images dans sa mémoire. C’est un voyage d’une vie.

Enfin, la limo tourne une dernière fois et la tour est enfin en vue, au bout du chemin. C’est sa destination. Il a demandé à être déposé au pied pour mieux pouvoir l’admirer. Il se débrouillera pour rentrer à l’hôtel par lui-même. Au pire, il prendra un taxi. Le chauffeur n’a pas cherché à le contredire, n’a pas proposé d’attendre — en même temps, difficile de stationner en double file ici, c’est un coup à se retrouver avec la police sur le dos en moins d’une minute.

Quand il descend de la voiture de star, il lève le nez pour tenter de voir le sommet de la tour.

Et il est surpris. Le point culminant semble moins haut qu’il aurait cru.

Est-ce à cause de tous les bâtiments autour, trop proches ?

Il sort son téléphone et fait une recherche rapide.

Tout s’explique. Il est déçu.

Elle ne mesure que 165 mètres à peine la moitié de celle de Paris.

Quelle arnaque, en fait, Las Vegas !

420 — Le voisinage

839 mots

« Nous vivons ici depuis de nombreuses années. »

Sur le seuil de la porte, la dame qui avait dit ça avait bien quatre-vingt-cinq ans. Un homme au moins aussi vieux se tenait à côté d’elle, légèrement en retrait, droit autant qu’il le lui était possible.

Maiko et John venaient d’emménager dans le quartier. Jeunes mariés, ils avaient eu la chance de tomber sur cette maison à vendre à prix d’or, seulement deux jours après le début de leurs recherches. Une belle et grande maison dans un quartier de banlieue calme et bien entretenu. Ils ne s’attendaient pas à être accueillis moins de deux heures après le départ du camion de déménagement.

Quand on avait sonné à la porte, Maiko avait ouvert, et John l’avait rejointe, curieux de savoir qui cela pouvait être. Peut-être les déménageurs avaient-ils oublié quelque chose avant de repartir. Ils n’avaient rien oublié de décharger du camion en tout cas, John avait vérifié.

Ils se retrouvaient donc devant ce couple de voisins qui venait leur souhaiter la bienvenue, semblait-il.

« Enchantés, répondit simplement Maiko, en se présentant, son mari et elle. Vous habitez en face ou à côté ? »

Le vieil homme bredouilla quelques mots intelligibles, cherchant l’énergie nécessaire pour parler et faire une phrase claire, quand son épouse le fit taire d’un mouvement de doigt. Avec une telle autorité, cette femme avait dû être institutrice. Ou sergent instructeur chez les G.I.

« Chut Robert, laisse-moi, parler ! »

Elle n’avait pas l’air commode avec son mari, qui, bien dressé, ferma la bouche et donna l’impression de se rabougrir sur lui-même.

« Je disais donc que nous vivons ici depuis de très nombreuses années.

— Nombreuses, répéta le mari, très nombreuses ! »

Ils s’arrêtent là. John et Maiko attendaient la suite, ne comprenant pas ce qu’ils entendaient par là.

« Nous vous aurions bien proposé d’entrer pour vous offrir un rafraîchissement, malheureusement, la maison est encore pleine de cartons et je ne sais même pas dans lequel sont rangés les verres », mentit Maiko qui les avait déjà déballés, mais qui voulait surtout refermer cette porte et finir cette conversation étrange.

« Il va falloir les sortir ! reprit la dame.

— Les sortir ? répéta cette fois John.

— Tous !

— De quoi ? Les verres ?

— Les cartons ! répondit Robert.

— Pardon ?

— Les cartons, reprit la dame. Vous devez les sortir.

— Pourquoi voulez-vous que nous fassions ça ?

— Parce que nous vivons ici depuis de nombreuses années ! » s’énerva la dame.

Maiko leva les sourcils en jetant un regard interrogatif à John.

« Je crois qu’il y a erreur, parvint-elle à articuler sans monter le ton, au prix d’un gros effort de concentration.

— Oui ! Évidemment, il y a erreur ! reprit la dame. Vous avez mis vos affaires chez nous !

— Chez nous ! répéta son mari.

— Ce n’est pas possible ! Nous avions les bonnes clefs, on ne s’est pas trompés ! »

Maiko se faufila derrière John pour prendre son portable posé sur le buffet de l’entrée.

« J’appelle l’agent immobilier. »

John resta face au vieux couple étrange, faisant rempart pour éviter qu’ils ne tentent d’entrer. Ils essayaient de regarder à l’intérieur par-dessus son épaule.

Maiko faisait les cent pas en attendant que ça sonne à l’autre bout du fil.

Soudain, une dame d’une cinquantaine d’années remonta à son tour l’allée de la maison.

John commençait à s’inquiéter. Qu’est-ce que ça allait être cette fois ? Dans quel quartier étaient-ils tombés, en fait ?

« Alice ? Robert ? » appela la dame.

Le vieux couple se retourna.

« Bonjour ! dit la dame à l’intention de John. Je suis Monique, j’habite juste à côté. Je suis désolé. Alice et Robert ont habité ici pendant près de soixante ans. Ils ont dû vendre il y a trois ans, parce que leur santé se détériorait !

— Je suis en pleine forme ! protesta Robert, en mimant des squats et des mouvements de gymnastiques avec ses bras, aux amplitudes fortement réduites.

— La tête, surtout, murmura Monique pour John.

— Je ne comprends pas, annonça celui-ci alors que Maiko le rejoignait après être tombé sur la messagerie de l’agent immobilier.

— Ils sont placés à la maison de retraite des rossignols, au bout du quartier, mais de temps en temps, ils s’échappent et rentrent “chez eux”. Ne vous inquiétez pas, ils ne sont pas méchants. J’ai appelé la maison de retraite, ils envoient quelqu’un. Ils ne devraient pas tarder.

— Ça leur arrive souvent ? s’inquiéta Maiko.

— Deux, trois fois par an… dit Monique, évasive.

John comprit immédiatement que cela voulait plutôt dire au moins le double. Était-ce pour cela que les précédents propriétaires étaient partis après seulement trois ans et avaient fait un prix si attractif ?

“Désolé pour le dérangement, finit par dire la nouvelle voisine. Allez ! Venez avec moi. Laissons ces jeunes tranquilles, ils ont encore du travail.

— Où allons-nous comme ça ? demanda Alice, agacée, sous le regard perplexe de John et Maiko.

— Je vous ramène chez vous !

— Nous vivons ici depuis de nombreuses années ! rétorqua la vieille dame.

— De nombreuses années !” répéta son mari.