429 — La randonnée (partie 3)

Si vous n’avez pas lu les parties 1 et 2, c’est par ici :

La randonnée partie 1

La randonnée partie 2


720 mots

Hélèna était collée contre Éric, tout contre. Son cœur battait à tout rompre, elle avait les joues en feu, elle haletait mais manquait d’air, ses jambes tremblaient et la portaient à peine. Elle avait manqué de tomber dans le ravin et avait le sentiment clair qu’il venait de lui sauver la vie.

Alors qu’elle se sentait basculer en arrière, emportée par le poids de son cas, Éric avait bondit, vif comme l’éclair, l’avait attrapée par le poignet avec l’avait attirée vers lui. Elle s’était retrouvée contre lui et n’en décollait pas. Cela faisait peut-être deux longues minutes qu’elle avait manqué de mourir. Dans sa tête, elle imaginait en boucle la scène de la chute qu’elle aurait pu faire, la détresse de sa mère à qui les gendarmes venaient annoncer l’horrible nouvelle, l’idée que ce guide devait la trouver si encombrante et ridicule à s’accrocher à lui comme une moule accrochée à son rocher… mais si elle lâchait, elle s’écroulait par terre.

Continuer la lecture

427 — La randonnée (partie 2)

Si vous n’avez pas lu la 1ʳᵉ partie, c’est par ici :

La randonnée partie 1


864 mots

Éric échangea son sac de couchage avec Hélèna. Il savait qu’il survivrait plus facilement aux températures qu’elle dans ce truc de plage, et il ne la supporterait sûrement pas le lendemain, si elle n’avait pas suffisamment dormi.

Hélèna tournait sur elle-même comme un chat chassant sa queue, à la recherche d’une place sûre pour poser son sac de couchage. Éric plaçait de grosses pierres en cercle et y mit des brindilles et des branches.

« C’est pas interdit de faire du feu, ici ? s’étonna la photographe.

— Si, mais je sais comment faire pour ne pas déclencher un incendie. Après si vous préférez mourir de froid… Mais je préfère éviter que vous veniez vous coller à moi pendant la nuit pour vous réchauffer.

— Non, mais vous rêvez ou quoi ? » s’étrangla Hélèna.

Le guide soupira dédaigneusement et alluma le petit tas de bois avec son briquet. Les flammes naissantes brillèrent dans ses yeux sombres. Elles redessinaient ses traits de manière plus brute, accentuant sa barbe naissante, son front large, ses mâchoires carrées, son sourire moqueur. Dans d’autres circonstances, Hélèna n’aurait pas forcément dit non pour un rapprochement physique, mais il avait quand même un caractère bourru, et la traitait un peu trop comme une citadine perdue. Certes, c’était exactement ce qu’elle était, mais elle n’appréciait guère se le voir rappelé à chaque instant.

Le feu bien parti, sa chaleur irradiait et fit sentir à Hélèna qu’elle était frigorifiée dans ses habits trempés de sueur. Pendant qu’elle fixait les flammes, en train de divaguer intérieurement, Éric avait déjà étalé son duvet et enlevé chaussures et chaussettes. Ils les disposaient proches du feu pour les faire sécher. Il enleva sa veste et son maillot de corps pour se retrouver torse nu, avant de tirer de son sac un t-shirt sec. Hélèna ne put s’empêcher d’admirer son torse et ses bras musculeux.

« Vous devriez faire comme moi, lança-t-il en la voyant le regarder avec surprise. Vous allez attraper la mort si vous restez dans vos habits mouillés. Ne vous inquiétez pas, je me tourne et il n’y a personne d’autre pour vous regarder, ajouta-t-il avant qu’Hélèna ne proteste. À moins que vous n’ayez pas non plus d’habits de rechange ? »

La jeune femme hésita un instant avant de répondre.

« On vous a transmis les consignes au moins avant de vous envoyer ici ? ronchonna le guide. »

Sans réponse de la photographe, Éric plongea la main dans son sac et la lui tendit.

« Prenez ça pour la nuit le temps que vos habits sèchent.

— Vous me prêtez un de vos t-shirts ? Vous n’en aurez pas besoin ?

— J’en ai toujours un ou deux en plus au cas où je prends la pluie, mais ça devrait aller d’ici notre retour. Allez ! Mettez-le ! »

Hélèna prit le maillot avec un peu d’appréhension. Éric se retourna pour lui laisser un peu d’intimité. Peut-être que sous ses airs d’ours bourru, c’était quelqu’un de sympa.

Le soleil réveilla Hélèna. Elle avait plutôt bien dormi et n’avait même pas trop senti les aspérités du sol dans le sac épais et chaud du guide. Celui-ci n’était plus là. Hélèna se redressa inquiète qu’il l’eût abandonnée dans la nuit. Elle le vit un peu plus loin, en train d’admirer le paysage, une tasse fumante à la main. Il ressemblait à une pub pour du café.

« Déjà debout ? » lui dit-il ironiquement en la voyant enfin réveillée.

Cette pique refroidit immédiatement la jeune femme qui commençait à revoir son jugement sur son guide.

Ils avaient repris la marche après un petit-déjeuner frugal. Hélèna avait encore mal au pied de la veille, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Il fallait qu’elle arrive absolument au refuge aujourd’hui. Il n’y avait que deux nuits où elle pouvait prendre les photos qu’on lui avait commandées et elle avait loupé la première. Si elle loupait cette seconde nuit, elle se ferait appeler Arthur par son chef.

En voyant le chemin qu’ils empruntèrent, Hélèna fut contente de s’être arrêtée avant pour passer la nuit. Ils longèrent une paroi abrupte, sur un chemin à peine aussi large qu’une personne, avec en contrebas un ravin de plusieurs dizaines de mètres. Il y avait bien une ligne de vie à laquelle elle se cramponnait, mais elle n’était pas rassurée. Éric l’avait laissé passer devant lui, et la tenait par le sac d’une main pendant qu’il tenait nonchalamment la ligne de vie de l’autre.

De l’autre côté de ce passage périlleux, le guide laissa la jeune femme reprendre ses esprits avant de reprendre la marche. Elle était pliée en deux, les mains sur les genoux, cherchant son souffle comme si elle avait monté les escaliers de la tour Eiffel jusqu’au 3e étage.

« Il ne devrait plus y en avoir que pour une heure, environ !

— Super ! » répondit Hélèna, dans une expiration.

Prête à repartir — c’est ce qu’elle essayait de faire croire et ce dont elle essayait de se convaincre —, elle se redressa, un peu trop rapidement. Emportée par le poids de son sac, elle recula, glissa sur un caillou et tomba en arrière. Le ravin était encore tout proche. Trop proche.


Retrouvez la suite dans la partie 3.

426 — La randonnée (partie 1)

Je m’étais promis de ne pas faire ça, mais pas suffisamment de temps pour tout faire dans une journée… voici donc une nouvelle en 2 parties.

619 mots

« Je ne pensais pas que ces bottes résisteraient à une si longue marche ! »

Éric se retourna, l’air surpris. Hélèna, la photographe qu’on lui avait collée dans les pattes n’avançait pas à grand-chose. Si elle continuait à ce rythme, ils n’arriveraient jamais au refuge avant la nuit. Pourquoi lui avait-on demandé à lui de la chaperonner ?

Hélèna s’était assise sur un des gros rochers qui longeaient le sentier. Elle était essoufflée rien que de respirer. La photographe n’était pas habituée à sortir de son studio niché dans la grande ville pour aller faire un trek dans la montagne. Quelle malchance que Nico se soit blessé deux jours avant et que personne d’autre ne fût disponible ! À présent, Hélèna se retrouvait obligée de suivre cet ours déguisé en guide pour atteindre une cabane perchée sur un éperon rocheux à 12 millions de kilomètres d’altitude (ressentis) pour faire des photos d’un lever de lune qui n’arrivait qu’une fois tous les 22 ans couplé au passage d’une comète qui ne passait que tous les 127 ans… du grand spectacle pour les amateurs de l’espace. Ce qu’Hélèna n’était pas du tout. Elle avait déjà du mal à trouver la Grande Ourse… Et elle détestait marcher. Et le froid aussi. Bref, elle maudissait Nico de s’être blessé.

Héléna regardait ses bottes achetées en deux-deux dans le premier magasin de randonnée qu’elle avait trouvé. Elles semblaient tenir le coup. Par contre, ses pieds à l’intérieur lui brûlaient sous la plante, donnaient l’impression d’avoir gonflé au point de sentir toutes les mailles de ses chaussettes, et elle avait peut-être une ampoule qui lui commençait à se former au-dessus de son talon gauche.

« Il reste combien de kilomètres ?

— Pas beaucoup.

— Ah ! Super ! Donc on y sera dans combien de temps ?

— Si on continue à ce rythme… pas avant dix-neuf heures.

— Mais c’est dans super longtemps ! s’insurgea Hélèna.

— On n’avance pas aussi vite en montage qu’en ville, ironisa Éric. Et vous ne marchez pas très vite non plus. Surtout assise », ajouta-t-il, plein de sarcasme.

Hélèna se remit sur pied. Elle se serait bien plainte qu’elle n’avait pas envie d’être là, surtout pour photographier des étoiles débiles, mais elle avait cru comprendre que ce guide connaissait bien son patron et elle ne voulait pas avoir de problèmes.

 

La nuit était tombée depuis une heure déjà. Malgré la marche, Hélèna claquait des dents. Elle avait chaud et froid en même temps. Elle s’imaginait déjà en train de mourir d’hypothermie. Tout était sombre autour d’elle. Seule la lumière de la lampe frontale d’Éric dansait sur le sol, unique trace de modernité dans cet océan d’obscurité.

Il finit par s’arrêter sans prévenir. Hélèna manquant de s’emboutir dans son gros sac à dos.

« On est arrivés ? demanda la photographe avec soulagement.

— Non ! On s’arrête ici, ça ne sert à rien de continuer. On arrivera trop tard.

— Mais ils ne vont pas s’inquiéter ?

— Non, j’ai déjà prévenu en partant que ça risquait d’arriver.

— Ah ! Sympa ! ronchonna Hélèna, mécontente d’être vue comme l’archétype de la citadine (qu’elle représentait quand même plutôt bien). Mais on va dormir où ?

— Ici.

— Mais y a rien ici !

— Vous avez amené une tente, vous ? Alors, ce sera à la belle étoile !

— On risque pas de mourir de froid ?

— Vous avez un sac de couchage fait pour ça, non ? C’était dans la liste du matériel que j’avais envoyée.

— J’ai pris un sac de couchage, oui. »

Éric soupira. Il sentait gros comme une maison le fait que sa cliente aurait un duvet pour aller faire du camping au bord de la méditerranée en été, pas pour survivre à des températures négatives de montagne.

Bingo.


Retrouvez la suite dans la partie 2.

423 — Premier amour

367 mots

Elle a dit qu’elle aimait danser.

Elle a pris mon silence pour une invitation.

Alors que je ne sais pas aligner deux pas sans manquer de trébucher.

Mais j’ai tellement envie de passer plus de temps avec elle, avec ses yeux pétillants, avec son sourire mutin, avec sa culture sans limite, avec son humour que je crois comprendre. J’ai envie d’être près d’elle, tout près, de la prendre par la main, de la serrer dans mes bras, de sentir l’odeur de ses cheveux, de sa peau, la chaleur de son corps blotti contre le mien.

Elle s’est levée et me demande si je viens. Elle ne me demande pas si je veux venir. La nuance est immense. C’est plus qu’une invitation. Elle a déjà son idée, elle a choisi, et elle est décidée à m’amener avec elle. Je me laisse guider. Ça a du bon, de temps en temps, de se laisser porter, par les événements, par ses espoirs, par ses sentiments.

Dans le bar suivant, la musique est assourdissante, nous ne pouvons pas parler. J’ai l’impression que ses yeux me disent déjà tout, mais je n’ose croire ce que j’espère qu’ils formulent. Elle me tient par la main et s’enfonce dans la foule qui se s’agite de manière erratiquement rythmée. Elle nous dégotte une place, nichée au cœur de cette grouillance. Nous sommes dans un cocon. Le temps semble plus rapide autour de nous, et ralentir entre elle et moi.

Elle me fixe de ses grands yeux aux pupilles dilatées, ils contiennent l’univers.

Elle tente de m’imprimer le rythme de la musique, mais je n’y entends rien. Je me penche vers elle et lui crie dans l’oreille que je ne sais pas danser. Elle sourit malicieusement et me réponds qu’elle sait, mais qu’elle va m’apprendre.

Apprends-moi tout ce que tu veux, apprends-moi la danse, apprends-moi la vie, apprends-moi le reste, tu m’as déjà appris l’Amour.

Je ne le dis pas à voix haute, ce ne sont pas des mots que je ne saurais dire en dehors de ma tête. Elle doit le lire dans mes yeux, car elle s’approche un peu et me tire vers elle.

Je manque de tomber.

Elle me rattrape avec ses lèvres, et son cœur.