Auteur/autrice : Camille X Morgan

  • 411 — Question technique

    627 mots

    « Cette question ne relève pas de mon domaine d’expertise.

    — Mais vous avez fait des années d’études pour atterrir ici, doc, non ?

    — Certes, mais là, ça ne relève plus de la médecine légale ! »

    L’inspecteur Lacrozaye et le docteur Breton se faisaient face, séparés par la table d’autopsie. Dessus le corps décomposé d’un homme d’une cinquantaine d’années au moment de sa mort, qui devait avoir eu lieu au moins dix ans plus tôt. Il devait peser au moins 130 kg au vu de l’usure et de la déformation des articulations des genoux et des hanches. L’homme avait été ramené à la morgue la veille. Le rapport préliminaire n’indiquait pas l’endroit exact où il avait été découvert. Il n’y avait que des coordonnées GPS, mais ce devait être un bois.

    Un vieil imper sur le dos, les cheveux en bataille, mal rasé, l’inspecteur ressemblait à la parfaite caricature des gens de sa profession.

    « Vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez jamais eu besoin de faire des recherches sur ça, jusqu’à maintenant ! renchérit-il.

    — Pas que je me souvienne, non. Si j’avais dû, je pense que ça m’aurait marqué. Mais pourquoi voulez-vous savoir cela ? Cela a-t-il vraiment quelque chose à voir avec ce cas ?

    — Non, non. Juste une idée saugrenue. C’est pas grave, doc. »

    L’inspecteur resta pensif, les yeux dans le vague posé sur les restes de cadavre.

    Le docteur Breton avait vu beaucoup de policiers passer par ici, il en avait rarement vu avec le cœur aussi bien accroché que Lacrozaye. Même les plus enhardis préféraient rester le moins longtemps possible dans cette pièce aux côtés des corps nus, plus ou moins abîmés, découpés, ouverts, aux organes parfois encore exposés sur la table de desserte. Mais Lacrozaye restait là comme s’il n’y avait rien sur la table. Il pouvait même rester là des heures à discuter de la pluie et du beau temps. Une fois, il était même arrivé en mangeant son sandwich. Breton l’avait chassé pour éviter de disséminer des particules étrangères qui auraient pu contaminer les preuves. Lacrozaye avait râlé, maugréé, mais s’était exécuté, puis il était revenu quelques instants plus tard après avoir englouti son sandwich derrière les portes battantes, en s’essuyant la bouche, comme s’il sortait simplement d’un restau comme un autre.

    Il était parfois étrange, mais cette façon de penser si étrange faisait de lui un des inspecteurs avec le meilleur taux de réussite dans ses enquêtes, au grand dam de sa hiérarchie qui changeait régulièrement ; chaque nouveau chef espérant que les emmerdes que Lacrozaye apporteraient forcément un jour seraient pour le chef suivant. Contre toute attente, son attitude et ses manières en décalage total avec ses collègues semblaient pourtant efficaces, sans lui porter préjudice.

    Si Lacrozaye posait cette question, Breton savait que c’était parce qu’il avait une idée derrière la tête. Une idée qui l’emmenait loin dans ses réflexions intérieures, au vu de son regard vide posé sur le sujet du jour.

    Le docteur se racla la gorge pour ramener l’inspecteur sur terre.

    Ils discutèrent du cas, des circonstances de la découverte du corps — une dame qui promenait son chien tôt le matin, après de fortes pluies —, de son identité potentielle.

    Une fois que Lacrozaye eut toutes les informations, il rangea son calepin et salua le docteur Breton. Au moment de sortir de la pièce, la main posée sur la porte battante ouverte, le légiste l’interpella :

    « Inspecteur ! Pour votre question, voyez peut-être avec les gens du labo, ils sont plus versés dans la chimie que moi. Ils devraient pouvoir vous répondre.

    — Merci, docteur, mais oubliez ! C’était une question comme ça. Finalement, j’ai pas trop envie de savoir si Fight Club dit vrai et qu’on peut réellement faire du savon avec du gras humain. »

  • 410 — Camp de survie

    502 mots

    Tous les enfants seront correctement nourris et soignés.

    C’est ce que le directeur du camp de vacances promet. Il appuie même particulièrement sur ce point. Il détaille aussi l’emploi du temps et la liste des activités sportives que les préadolescents pratiqueront.

    Évidemment, ça n’est pas donné, mais pour deux semaines de vie en plein air pour que la marmaille retrouve la forme en faisant du sport en mangeant sainement, ça en vaut la peine.

    L’endroit où le camp se tiendra a été étudié pour être un havre de calme, à la campagne, dans une forêt presque vierge, loin de toute ville, de toute civilisation et donc de tout réseau cellulaire. Les enfants ne pourront appeler personne. Même si certains parents sont quelque peu inquiets de cela, tous s’accordent à dire que ça fera du bien à leurs rejetons, étant donné leur addiction à tous sans exception. Il semble qu’aucun des préados inscrits ne sache plus vivre sans son portable. L’absence de notification de réseaux sociaux, de vidéo shorts et de doomscrolling leur fera le plus grand bien. Ils réapprendront à se concentrer plus de 20 secondes.

    Ils n’auront de toute façon pas le temps de s’ennuyer au vu du programme : beaucoup de marche, de la nage, du canoë, du tir à l’arc, des sports d’équipe et même des formations pour chasser du gibier et allumer un feu.

    Cela leur sera nécessaire pour les trois derniers jours du camp. Les gamins seront amenés à une quinzaine de kilomètres du camp, à un endroit connu seulement du directeur, et ils devront rentrer par eux-mêmes, grâce à tout ce qu’ils auront appris durant les deux semaines.

    Pendant ces trois jours, des chasseurs rôderont jour et nuit pour les attraper. Les enfants devront tout faire pour rentrer au camp sans se faire attraper.

    Une sorte de cache-cache ou de chat perché géant.

    Cette partie-là, évidemment, restera une surprise pour les enfants comme pour les parents. Il ne faudrait pas effrayer ces enfants trop citadins pour savoir différencier un merle d’un chevreuil, ni leurs parents incapables de les laisser aller à l’école à pied alors qu’elle ne se trouve qu’à quelques pâtés de maisons.

    Ce camp de vacances est autant un stage de formation à la survie pour les enfants que pour leurs parents, s’amuse parfois le directeur.

    Il faudra donc attendre les derniers jours pour pouvoir goûter les résultats de cette nouvelle session.

    L’année dernière, sur les trente enfants qui ont été lâchés dans la nature après les deux semaines, cinq ont réussi à ne pas se faire prendre. C’était ma première fois, je ne connaissais pas bien les règles et j’ai eu face à moi des gens redoutables. Ils ont payé cher pour ce camp et ont tout fait pour en avoir pour leur argent. Moi, je n’en ai attrapé qu’un seul, un petit maigrichon tout sec, avec presque que la peau sur les os. Les deux semaines de sport n’avaient pas réussi à le remplumer.

    J’espère sincèrement que cette année, j’en dévorerai plus.

  • 409 — L’usine vide

    659 mots

    L’ancienne usine était désormais vide.

    Cela faisait des années qu’il n’y avait plus de machines, plus d’ouvriers, plus de bruit.

    Il ne restait qu’un immense volume vide et poussiéreux. Le plafond était aussi haut que dans une cathédrale. Des nombreux carreaux qui laissaient entrer la lumière, seuls de rares étaient encore intactes. Sur le sol, de grandes zones à la peinture écaillée délimitaient les anciens postes de travail. Des escaliers en métal peint en vert passé montaient à une coursive surélevée qui menait à des bureaux avec de grandes vitres, pour laisser les chefs regarder les sous-fifres travailler.

    Ces pièces avaient déjà été pillées. Ne restait plus que les anciens tableaux de contrôle, plus reliés à rien, et même si, complètement inutilisables. Entre les squatteurs et les rats, il manquait la moitié des câbles et l’autre moitié avait été rongée.

    L’entreprise propriétaire de cette usine avait mis la clef sous la porte il y avait au moins cinquante ans.

    À l’origine, elle fabriquait des automates pour remplacer les humains dans d’autres usines. Quand ce fut au tour des ouvriers de cette usine de se faire remplacer, il y eut des émeutes. Les gens étaient désespérés. Ils savaient que perdre leur boulot signifiait mourir de faim. Plus personne ne bossait, tout le monde avait été remplacé par leurs produits : des robots pas trop chers, mais diablement efficaces, qui n’avaient pas besoin de soirée, de week-end, de vacances, de congés maternité, de s’occuper des enfants, d’être malades, de veiller un parent malade ou mort.

    Il y eut des manifestations. La police surexcitée avait assailli les manifestants avec leurs camions et leurs armures blindés, leurs armes de guerre, leur volonté de casser du pauvre. Le bilan avait été de plusieurs centaines de blessés et plus de cent vingt morts. C’était à se demander ce qu’on leur avait promis pour qu’ils oublient qu’ils assassinaient leurs semblables.

    Malgré le remplacement de tous les travailleurs par des robots, l’entreprise fit faillite. Si plus personne n’a de salaire, plus personne ne peut dépenser de sous pour acheter vos produits ou vos services…

    L’usine avait fermé du jour au lendemain. Quelques robots avaient été vendus à droite à gauche, pour pièce ou comme objet de compagnie, mais tout le reste était resté sur place.

    Une entreprise de gardiennage fut embauchée pendant les deux années qui suivirent. Les chiens robots et autres drones parvinrent à dissuader une bonne partie des intrus, mais au bout d’un moment, ce coût ne fut plus considéré comme nécessaire et les lieux furent totalement laissés à l’abandon.

    Certaines machines, les plus légères, furent volées. Les autres furent démontées ou découpées pour revendre le métal au poids.

    Il ne fallut pas longtemps au bâtiment pour être squatté, surtout en hiver, même si l’endroit était rempli de courant d’air. Le nombre de squatteurs augmenta tant que le lieu devint un village. On raconte que plus de 500 personnes habitaient là au plus fort. Mais comme tout, cela ne dura pas. Tous furent délogés par l’État, qui voyait mal ces gens ne pas payer de loyer et encore moins d’impôts.

    Ensuite.

    Ensuite, rien n’est vraiment sûr. Mais au final, la nature reprit ses droits. Les racines, les herbes folles, les arbustes, tout poussa et envahit l’espace. L’usine était un lieu agréable pour les plantes : à l’abri du vent en hiver, au chaud dans les périodes encore fraîches, mais ensoleillées.

    À tel point que le bâtiment ne fut plus visible sous la végétation et tomba dans l’oubli.

    Il avait été redécouvert il y avait deux mois. Les jeunes gens à l’origine de cette redécouverte avaient décidé de se servir du bâtiment pour leur village, ils ne savaient pas exactement quoi faire avec, mais décideraient après avoir vu quoi ressemblait l’endroit vide.

    Ils avaient donc passé les dernières semaines, à couper, élaguer, arracher, tailler, nettoyer, les arbres, les plantes, les murs.

    L’ancienne usine était désormais vide.

    C’était une page blanche prête à recevoir une nouvelle histoire.

  • 408 — Le chien d’attaque

    552 mots

    Nancy avait laissé la garde du chien à son frère.

    C’était une erreur. Elle le savait depuis le début. Au moment même où l’idée s’était formée dans son esprit, elle imaginait la fin de cette affaire. Elle avait bien essayé de marchander avec ses parents ou ses amis, mais personne n’avait voulu s’occuper de la bête. Les premiers avaient prétexté un voyage à l’autre bout du monde, pendant que les autres avaient trouvé toutes les excuses possibles pour ne pas prendre en charge l’animal.

    Mon appart est trop petit.

    Une semaine, c’est beaucoup

     J’ai peur qu’il ne morde le bébé, s’il lui tire les poils.

    Je suis allergique.

    J’ai peur.

    J’ai poney aquatique.

    Et cætera, et cætera.

    Cela dit, Nancy ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Elle avait reçu Sauron en cadeau de son ex, avant que ce ne soit son ex… c’était d’ailleurs peut-être ce qui avait précipité les choses entre eux. Elle avait immédiatement vu son potentiel et avait voulu le dresser pour l’attaque.

    Sauron, pas son ex.

    C’était un chien énergique qui avait besoin d’être canalisé. Nancy l’avait remarqué dès le premier instant. Elle avait voulu capitaliser cette ardeur. Si ç’avait été légal, elle l’aurait même inscrit à des combats de chiens. Quelque part, ça la rassurait de savoir qu’il pouvait la défendre en cas de besoin.

    Sauron, pas son ex, toujours pas.

    Cela faisait maintenant deux ans que Nancy et Sauron vivaient ensemble dans le petit appartement et tout allait bien jusqu’à ce que le patron de Nancy lui annonce qu’elle partait en formation à l’autre bout du pays ou presque dans deux semaines. Elle n’avait pas pu (ni même eu l’envie de) refuser.

    Depuis, elle avait cherché désespérément à faire garder Sauron, mais se heurtait à des refus.

    Finalement, son frère l’avait appelée. Ses parents lui en avaient parlé et il s’offusquait que Nancy ne lui eût pas demandé. Elle avait bredouillé des excuses, essayé de trouver des stratagèmes pour refuser qu’il le prenne avec lui, mais, ne pouvant réfuter le fait que son frère était son dernier, et seul en fait, espoir, elle avait accepté à contrecœur.

    Elle les avait regardés quitter son appartement, comme deux larrons en foire, espérant qui ne leur arriverait rien de grave pendant son absence. Elle aurait le cœur brisé s’il arrivait quelque chose.

    À Sauron.

    Et aussi à son frère, un peu.

    À présent, devant la porte de l’appartement, elle appréhendait les retrouvailles.

    Quand il ouvrit la porte, il avait une mise déconfite.

    Son frère, pas Sauron.

    « Qu’est-ce que tu as fait de mon chien ? » demanda Nancy, la voix glacée d’inquiétude.

    Mais immédiatement, reconnaissant sa maîtresse, Sauron accourut dans l’appartement et galopa dans le couloir pour se jeter sur elle. En le voyant, Nancy se décomposa un peu plus.

    « Qu’est-ce que tu as fait à mon chien ?

    — Rien de spécial ! Je l’ai amené chez une copine toiletteuse. Il en avait besoin, le pauvre. Tu ne prends vraiment pas soin de lui !

    — De quoi parles-tu ? Ce n’est pas un candidat pour ces ridicules concours de beauté ! Pourquoi lui as-tu mis un nœud sur la tête ?

    — C’est la coiffure classique, sœurette ! Et c’est pas parce que tu lui as donné un nom de méchant à ton Sauron que c’est plus un Yorkshire ! »

  • 407 — Assumer ses choix

    473 mots

    Elle succomba à la tentation et commanda un verre de vin.

    Le serveur bloqua un court instant avant de sourire de plaisir. Cela faisait longtemps qu’on ne lui avait pas fait cet honneur. Il repartit tout guilleret de cette commande. En revanche, le couple de la table d’à côté échangea un regard entendu après l’avoir dévisagée en coin. C’était un couple dans la vingtaine, ils étaient mignons, amoureux, mais s’occupait beaucoup trop de ce qu’il se passait à côté.

    Il lui sembla aussi voir les deux hommes d’affaires quinquagénaires attablés un peu plus loin, bien en chair, avec des costumes cravates de marque en lien avec leur CA, la regarder avec un léger étonnement en l’entendant passer commande.

    Seule une vieille dame d’au moins 75 ans bien tassés, avec une belle mise en plis qui faisait ressortir l’argenté de sa chevelure, assise au fond du restaurant lui sourit. Elle leva même son verre en sa direction, un demi de bière blonde.

    Mais quoi ! elle avait envie de boire un verre de vin, de sentir ses notes boisées, de goûter sur sa langue le velours et les fruits rouges.

    Le sommelier traversa la salle et s’approcha d’elle, fier comme un coq, avec, dans une main, le grand verre à pied, magnifique et longiligne, brillant de mille reflets sous les spots du plafonnier, et dans l’autre la bouteille qu’elle avait choisie. Le professionnel n’avait pas dû pouvoir faire son œuvre aussi régulièrement que d’habitude, ces derniers temps. Il la salua avec cette déférence qui paraît innée chez les gens de ce métier, puis il posa le verre sur la table, lui fit admirer l’étiquette de la bouteille qu’elle ne regarda qu’à peine en acquiesçant, et enfin, il versa une lampée dans le verre avec la précision calibrée d’un geste répété un nombre incalculable de fois, énumérant les qualités organoleptiquo-mystiques du précieux breuvage.

    Les regards de la salle s’étaient fixés sur eux et cette scène que certains jugeaient obscènes, que d’autres enviaient sans les dire.

    Elle avait envie de se cacher sous la table, troublée par l’attention que tous lui portaient bien malgré elle. Mais elle tint bon. Elle était une femme forte et moderne, qui assumait ses envies et ses choix.

    La tête haute, elle prit le verre par son pied, fit tourner le liquide dans le calice d’un coup de poignet qu’on eût cru habitué au geste, le porta à son nez, huma les effluves entêtants, puis le porta à ses lèvres, toujours sous le regard du sommelier qui attendait son approbation, avant de repartir à son comptoir.

    Le liquide glissa sur sa langue, excitant ses papilles, puis coula dans sa gorge.

    Elle ne regrettait pas son choix et se conforta dans l’idée qu’elle devait pouvoir boire un verre de vin quand elle en avait envie sans culpabiliser, même pendant le Dry January.


    Disclaimer : l’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.

    Si vous faites le Dry January, bravo à vous. Si vous ne le faites pas, vous avez aussi raison tant que vous vous sentez à l’aise dans votre rapport avec l’alcool.

    Bisous

  • 406 — Entretien individuel de fin de mission

    Un peu de S.F. parce que ça faisait longtemps.

    1075 mots

    Elle savait que c’était Steven avant de décrocher le téléphone.

    Sandra n’avait pas envie de lui répondre. Il allait encore lui rebattre les oreilles avec cette histoire de rayures sur la coque de son vaisseau. Il essayerait de lui retenir les réparations sur son salaire, comme chaque fois.

    Elle tira sur sa cigarette électronique et souffla une volute de fumée rosée par le nez. Le télécommunicateur continuait de sonner.

    « Voulez-vous que je réponde à votre place ? demanda l’IA de maison à travers les nombreux haut-parleurs de l’appartement.

    — Non, décroche et passe-le-moi sur l’écran du salon » répondit Sandra, en se servant un verre de whisky synthétique avant de s’affaler dans son canapé.

    Elle avait déjà mal au crâne rien que d’y penser.

    Le visage bronzé et les cheveux peroxydés de Steven apparurent en grand dans le salon. En beaucoup trop grand. Ses yeux étaient cachés par les lunettes de soleil triangulaires qu’il portait toujours.

    « Hey ! Ma belle ! J’espère que tu vas bien ! lança-t-il d’un ton trop jovial, trop mielleux, trop suspect.

    — Salut Steven. Qu’est-ce que je peux pour toi ? »

    Sandra se massait la tempe avec son verre.

    « J’appelais pour savoir si tout allait bien et pour savoir comment ça s’était passé. D’habitude, tu passes toujours me voir quand tu rentres de mission.

    — Il était tard, j’étais claquée. Je savais que tu m’appellerais. Tu m’appelles toujours.

    — Ah ah ! C’est vrai. Mais c’est normal, je m’inquiète pour toi.

    — Je suis entière, et ta cargaison aussi.

    — En parlant de ça… »

    Ça y était, il allait commencer son laïus sur la sécurité, l’intégrité de son vaisseau, la confiance dans ses employés, bla bla bla…

    « Tu m’écoutes, Sandra ?

    — Non. Je n’écoute pas.

    — Il y en a pour 8 500 spaceYuans ! s’exclama-t-il en perdant sa jovialité de façade. Ce que tu as ramené couvre à peine le carburant et les réparations ! continua-t-il en reprenant son calme. Je ne vais pas pouvoir te payer. Je suis désolé, mais tu dois faire plus attention ! »

    Elle devait faire plus attention ? Après avoir navigué dans le coin le plus mal famé du système solaire, après avoir dû composer avec des contrebandiers fluxites et leur manie de prendre les humains pour des en-cas, après avoir réussi à les convaincre des fournir ce pour quoi elle était venue contre le paiement prévu et pas autre chose, après voir dû le leur faire comprendre à coups de poing et de pistolaser, après s’être enfuie avec la cargaison et avoir dû semer leur armada de chasseurs à travers les astéroïdes troyens, après avoir réussi à passer les checkpoints de la police intersidérale sans même se faire contrôler, elle avait réussi à revenir entière avec la cargaison et le vaisseau, et lui lui demandait, non lui ordonnait de faire plus attention ?

    Quelque chose se brisa dans la tête de Sandra, comme un avant-bras qui claque quand on lui met un trop gros coup de genou. La colère explosa en elle. Elle la retenait depuis trop longtemps.

    Elle avala cul sec son verre et bondit si vite vers l’écran que Steve, pourtant à l’abri, recula d’un pas de peur de recevoir une raclée.

    « C’est toi qui devrais faire bien attention, Steven ! »

    Sandra porta la main à son col et l’arracha presque pour montrer sous sa clavicule une cicatrice déjà cautérisée.

    « Tu vois ça ? demanda-t-elle en relevant sa manche gauche pour en montrer une autre. Et ça ? Et celle-là ? termina-t-elle en relevant son t-shirt pour montrer son abdomen, lui aussi lieu de multiples cicatrices. C’est ce que me valent tes petits voyages. C’est ma vie que je joue. À chaque fois ! Ne me dit pas de faire plus attention !

    — Je sais, je sais, ma belle. Mais mon vaisseau…

    — J’en ai rien à foutre de ton tas de ferraille. C’est pas compliqué ! Tu vas me payer ce que tu me dois et ajouter vingt pour cent comme prime de risque.

    — Tu rêves, ma belle. J’ai pas les moyens.

    — Je vais te dire de quoi t’as pas les moyens. T’as pas les moyens de me mettre en rogne. T’as pas les moyens de te passer d’une pilote comme moi. Et t’as pas les moyens de me voir raconter tes affaires à des oreilles indiscrètes.

    — Tu veux aller tout balancer aux flics ? hurla-t-il en enlevant ses lunettes dans un geste de rage. Tu partiras au bagne pour au moins 300 révolutions !

    — Pas les flics, Steve, mais je pense que Rufo sera très content de pouvoir m’engager, à un bon prix, lui. Il pourrait profiter de tout ce que je sais de ton commerce.

    — Tu me menaces ? C’est ça que tu es en train de faire ?

    — Je fais appel à ton intelligence, s’il t’en reste un tant soit peu. Tu peux prendre ça comme des menaces, j’en ai rien à carrer. En attendant, c’est pas la peine de me rappeler avant de m’avoir payée. Et n’oublie pas les vingt pour cent ! »

    Sandra raccrocha et se jeta dans le canapé en soufflant fort. Elle avait l’impression d’avoir oublié de respirer. Elle se servit un nouveau verre qu’elle but d’une traite.

    Elle était morte. Menacer Steven comme ça. Elle était morte. Il n’y avait rien à espérer d’autre. Pourquoi l’avait-elle menacé ? Où avait-elle la tête ?

    Elle se resservait un troisième verre quand le téléphone sonna à nouveau.

    Sandra se crispa.

    « Voulez-vous que je réponde à votre place ? » demanda l’IA de maison.

    Sandra réfléchit un court instant. Elle n’était pas habituée à reculer face au danger.

    « Envoie l’appel au salon ? »

    L’image de Steven apparut à nouveau. Il n’avait pas remis ses lunettes et bougeait nerveusement. C’était assez rare chez lui.

    « Je t’ai viré l’argent. Je suis désolé de t’avoir dit de faire plus attention. Tu prends beaucoup de risques pour moi. Je voudrais pas passer pour un ingrat. C’est juste que, tu vois, j’y tiens à mon tas de ferraille. C’est sentimental, comme qui dirait. Et puis, on est des partenaires de longue date, toi et moi. Ce serait dommage qu’on se fâche pour si peu. »

    Sandra vérifiait son compte en l’écoutant d’une oreille. Des excuses, Steven en faisait souvent, mais rarement des sincères. L’argent était bien là. Avec les vingt pour cent.

    « Merci Steven ! Bonne nuit ! »

    Sandra coupa la communication alors que Steven continuait sa logorrhée d’excuses creuses.

    Elle avait intérêt à ne pas rayer le vaisseau la prochaine fois.

  • 405 — L’inquisiteur

    699 mots

    « Je me débarrasse des magiciens. »

    L’homme avait dit cela sur un ton cordial, comme il aurait souhaité bon appétit ou bon voyage. Assis seul sur son banc à une table qui pouvait accueillir dix convives en période d’affluence, la cuillère remplie de ragoût fumant en l’air, prête à être avalée, il regardait Manon, la fille de l’aubergiste qui venait de lui poser la question.

    Il était arrivé dans l’après-midi. Usé par sa chevauchée sous la tempête, il n’avait ouvert la bouche que pour demander une chambre et qu’on s’occupât de son cheval. Sa capuche, dégoulinante comme son manteau, lui cachait presque complètement le visage.

    Il était revenu dans la salle à manger pour prendre le dîner.

    Avec ce temps, peu de monde osait prendre la route. Dans la grande salle de l’auberge, il n’y avait que lui et Brutus, un poivrot qui passait toutes ses journées là depuis aussi loin que Manon pouvait se rappeler.

    Elle lui apporta une écuelle remplie de ragoût brûlant et un morceau de pain. L’homme lisait un livre. Le diable seul savait comment il avait fait pour ne pas le tremper avec toute la pluie qu’il avait reçue. Manon regarda un instant ce voyageur qui avait posé son ouvrage pour tremper avidement la cuillère de bois dans le ragoût. Malgré son empressement, il gardait une certaine prestance, avec ses cheveux noirs mi-longs coiffés en arrière et une barbe taillée courte et en pointe. Il avait une lueur d’intelligence vive dans les yeux, pas comme les clients que la jeune serveuse voyait habituellement ici.

    L’homme s’était arrêté avant sa seconde bouchée, voyant la jeune fille toujours face à lui.

    « Un problème ? demanda-t-il, en levant les sourcils, étonné.

    — Euh… non, monseigneur. Je suis désolé, je n’aurais pas dû vous dévisager de la sorte… C’est juste que… je me demandais ce qui pouvait bien vous pousser sur les routes par un pareil temps.

    — Je me débarrasse des magiciens. »

    La réponse n’eut pas l’air suffisamment claire pour Manon car son désarroi se fit plus fort sur son visage.

    « Je traque les magiciens et je les tue pour le compte du clergé.

    — Vous êtes un inquisiteur ?

    — C’est ainsi que l’on nomme les gens de mon métier, en effet.

    — Je les croyais tous très vieux », répondit Manon, sans réfléchir.

    L’homme rit, et en profita pour fourrer la cuillère sans sa bouche.

    « La plupart le sont.

    — Mais il n’y a plus de magiciens depuis longtemps dans notre région, non ?

    — Il n’en reste qu’un, le plus grand, Plivius l’Ancien.

    — J’ai toujours cru qu’il était mort, il y a des années.

    — Il a disparu il y a 16 ans, mais je ne crois pas qu’il est mort… Quel âge avez-vous ? »

    S’inquiétant de ne pas voir revenir sa fille en cuisine — il arrivait parfois que certains voyageurs soient très mal élevés —, l’aubergiste arriva derrière le comptoir à pas rapide. Habitué à ce que le danger fasse irruption dans sa vie, le voyageur se leva. Le père de Manon le regarda avec suspicion.

    « Qu’est-ce que vous lui chantez là ? Elle n’a que 15 ans ! Et elle n’est pas à louer ! »

    La tension dans l’air était palpable.

    Manon s’excusa auprès du voyageur et retourna près de son père.

    Visiblement inquiet, Brutus se leva en grommelant qu’il était l’heure de rentrer. Il chancela et manqua de tomber à la renverse en passant difficilement ses jambes de l’autre côté du banc. Manon se précipita vers lui, mais il articula — difficilement — que c’était bon, appuyé d’un geste de la main approximatif. Il dut s’appuyer sur les murs jusqu’à la porte, et éructa un salut en sortant dans la nuit et la pluie.

    L’aubergiste reposa son regard suspicieux sur le voyageur, qui regarda la porte de sortie, puis le tenancier, puis la porte, puis le tenancier à nouveau.

    « Depuis combien de temps avez-vous cette auberge ? demanda-t-il finalement.

    — Ça fait 16 ans, pourquoi ?

    — Et l’homme qui vient de sortir ? Ça fait longtemps que c’est votre client ?

    — Depuis le premier jour ou presque.

    — Et merde ! »

    Le voyageur attrapa son écuelle et but les deux tiers du contenu, fourra deux morceaux de viande dans sa bouche et se précipita dehors.

  • 404

    not found

    (sérieux, vous attendiez quoi ? 😀 )

  • 403 — Denise

    916 mots

    Elle a décroché le téléphone, mais n’a pas parlé.

    Elle entend encore ce clic-clic étrange dans l’écouteur. Elle est sur écoute, mais ne sait pas pourquoi. À l’autre bout du fil, rien, pas même une respiration lourde de sens. Cela l’aurait presque rassurée de savoir qu’une menace plane au-dessus d’elle, que chaque coin de rue, chaque bouche de métro, chaque bistrot pourrait être le théâtre de son tragique dernier souffle. Mais hormis ces appels qui sonnent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, il n’y a aucun signe de danger.

    Sa vie est d’un monotone ennui, entre son morne travail de comptable à la banque, son appartement vide et ennuyeux, et son club de lecture rempli d’autre vieille comme elle, qui s’ennuient au moins aussi fort. Denise rêve d’entrer dans une de ces histoires qu’elle lit avec Paulette, Jacqueline et les autres.

    Bien sûr, il pourrait y avoir des risques, peut-être frôlerait-elle la mort, mais cela ne serait-il toujours pas mieux que d’attendre que la faucheuse frappe à sa porte, assise dans son fauteuil en train de s’abrutir devant la télé parce que ses yeux seront trop fatigués pour continuer de lire ?

    L’appelant raccroche au bout de quelques secondes, comme chaque fois. Denise a essayé de compter si les appels durent toujours le même temps, mais cela semble aléatoire. Laissée seule avec la tonalité, Denise soupire avant de reposer le combiné sur l’appareil.

    Elle sursaute quand, au même moment, on frappe à la porte, avec force, presque violence.

    Denise se fige un court instant. Nouveaux coups rapides, frénétiques. Ce doit être urgent. Elle ouvre sans même regarder à travers son judas. Dans son immeuble, tout le monde se connaît, elle ne craint rien et ne verrouille jamais.

    Loin d’être un voisin nécessiteux, c’est un inconnu qui lui tombe littéralement dans les bras, mais elle ne parvient pas à le retenir. Il tombe à genoux sur le sol de son entrée. Des gouttes de sang tombent avec lui sur le lino.

    L’homme a les cheveux en bataille et un imperméable sur le dos qu’une déchirure, qui doit lui traverser le corps, imbibe de rouge. Il souffle fort. Dans une main, une mallette, dans l’autre, un pistolet. C’est la première fois que Denise en voit un en vrai. Elle ne distingue pas bien le visage de l’homme, mais elle voit ses yeux, de beaux yeux bleus.

    Elle se relève et scrute le couloir. Personne, pas un bruit, seul l’ascenseur en fonctionnement. Elle vérifie qu’aucune trace sur sa porte ni par terre n’indique que l’homme est rentré chez elle. Denise referme à double tour et met le verrou à chaîne, puis elle passe le bras de l’homme autour de ses épaules et le soulève. Jusqu’à maintenant, elle ne s’en serait jamais crue capable.

    Debout au milieu de son entrée, avec cet homme armé sur le dos, elle allait dans le salon, mais s’arrête, pensant qu’il risquait de tacher son canapé avec tout son sang. L’homme gémit de douleur. Finalement, elle entre dans la salle de bain et le dépose aussi délicatement que possible dans la baignoire.

    « Ils me cherchent. N’ouvrez pas… surtout pas… »

    L’homme perd connaissance après avoir soufflé ces mots. Ses muscles se détendent, il perd la prise sur la mallette, qui reste attachée à son poignet par une paire de menottes, et lâche son pistolet qui tombe sur le tapis de bain.

    Denise le ramasse, autant éviter de laisser ce joujou trop près de cet inconnu. Elle n’a aucune idée de ce qu’il fera quand il se réveillera et préfère ne pas le lui laisser à porter de main. Peut-être devrait-elle l’attacher et appeler la police ?

    On frappe à nouveau à la porte. Avec encore plus de violence que plus tôt. Denise plaque une main contre sa bouche pour étouffer le cri de surprise qui lui échappe.

    Elle reste interdite. Que doit-elle faire ? Sa curiosité lui crie d’aller regarder dans le judas. Si c’est la police, elle doit ouvrir. Mais si ce sont les poursuivants de cet homme… Il lui a dit de ne pas ouvrir. Et si elle passe l’œil dans le judas, ils le verront. Mieux vaut attendre.

    On frappe à nouveau, si fort que la chaîne du verrou claque dans son logement.

    Denise sort à moitié de sa salle de bain en faisant glisser ses pieds sur le carrelage pour éviter tout bruit.

    On frappe encore.

    Elle regarde l’arme dans sa main. Elle n’a jamais utilisé un tel objet, mais d’après les films qu’elle regarde, il suffit de le pointer et d’appuyer sur la gâchette. Un peu comme le pulvérisateur pour les vitres.

    Denise lève l’arme en direction de sa porte, prête à tout, espère-t-elle. Le sang frappe à ses tempes plus fort que la personne dans le couloir. Elle tremble sous l’effet de l’adrénaline.

    On frappe une quatrième salve de coups, puis on parle. Denise ne comprend pas ce qui s’est dit, mais elle est sûre d’entendre des pas s’éloigner en courant. Elle retient son souffle et attends un instant, quelques secondes, peut-être quelques minutes même. Elle ne sait plus très bien.

    Soudain, ses jambes ne la portent plus. Elle s’appuie sur le chambranle de la porte et se laisse glisser moitié sur le carrelage froid, moitié sur le lino tiède. Denise pose son front contre sa main qui tient l’arme. Des larmes coulent sur son visage, mais elle ne parvient pas à ne pas rire de la situation. Jacqueline et Paulette ne vont jamais la croire.

  • 402 — La duchesse de Thuvaïa

    721 mots

    Il était convenu qu’ils partiraient avant la nuit.

    Malheureusement, les nuages s’invitèrent, eux aussi, et l’obscurité s’annonça bien plus tôt que prévu. Les trois aventuriers et leur jeune protégée se retrouvaient bloqués dans cette grotte jusqu’au lever du soleil. Il était trop risqué de se balader dans ces bois de nuit. Entre les lianes wynsiennes qui se propageaient allègrement dans le noir et les animaux sauvages, les risques de mourir de façons variées étaient trop élevés.

    Mais ça n’arrangeait pas les affaires de Björn et cela allait leur faire perdre au moins une semaine. Ils devaient arriver à Vvaldhelas avant demain soir, sans quoi ils manqueraient le bateau pour Carchel et devraient attendre au moins trois jours dans ce port de vicieux et de poivrots. Avec une gamine dans les pattes, ç’aurait été compliqué ; avec cette gamine, ça serait l’enfer.

    Finir une mission n’avait jamais été aussi pressant pour Björn, qui n’espérait qu’une chose : pouvoir se débarrasser de l’encombrante duchesse de Thuvaïa au plus vite. Cette fillette était insupportable. Sa voix avait la douceur d’ongles qui raclent un tableau d’ardoise. Ses manières de princesses à qui on a toujours passé tous les caprices excédaient Björn et les autres, même si Naryan, l’archer, et Paul, le prêtre, s’en cachaient mieux que le guerrier. Malgré les consignes claires répétées par l’équipe, la gamine donnait l’impression de tout faire pour attirer l’attention sur eux.

    Ils avaient déjà eu du mal à sortir de Gost — la très mal nommée cité aux fleurs —, sans se faire repérer, mais elle avait, en plus, rendu la traversée de la forêt de Lumière — encore un nom qui ne correspondait clairement pas à la réalité — encore plus dangereuse qu’à l’accoutumée. À parler tout le temps et trop fort, la fillette avait, par deux fois, attiré des hordes de krasques affamés, par quatre fois permis à des bandits de grand chemin de les attaquer par surprise, et un trop grand nombre de fois effrayé le gibier qui aurait pu agrémenter leurs dîners. Heureusement, le krasque rôti froid n’était pas si mauvais.

    À présent, la duchesse se sentait fatiguée et avait demandé à ce qu’on se reposât. Sans l’intervention des deux autres, Björn les aurait poussés à avancer sans écouter les geignements de la gamine. Elle lui tapait tant sur les nerfs qu’il avait déjà imaginé la laisser se faire dévorer par les krasques, l’abandonner dans la forêt ou lui trancher la tête lui-même. Heureusement que Paul, en bon ecclésiastique, avait toujours réussi à calmer les nerfs du guerrier.

    À l’abri de la roche, le regard dans l’obscurité de la forêt et de la nuit, Björn soupira lourdement. Pourquoi avait-il accepté ce boulot ? La prochaine fois que son ami Piero le velu lui proposerait une mission, il lui expliquerait le fond de sa pensée et l’enverrait se faire voir sur la plaine des Marquarins !

    « C’est étrange, dit soudain la duchesse, on dirait que cette grotte ronfle. N’entendez-vous pas ? »

    Björn, Naryan et Paul se raidirent en même temps, imaginant la même chose, réfléchissant au meilleur choix. Mais il était trop tard. La fillette s’aventurait déjà plus profondément dans la grotte. Elle poussa bientôt un cri suraigu. Björn se réjouit un court instant en imaginant être enfin débarrassé d’elle. Paul lui lança un regard réprobateur, comme s’il avait deviné ses pensées. Les trois hommes se précipitèrent au fond de la grotte, mais la duchesse revenait déjà en courant vers eux, hurlant toujours à plein poumon.

    Une déflagration se fit entendre, une lueur illumina les murs de la caverne. Paul se jeta sur la gamine et la plaqua au sol, pendant que les deux hommes l’imitaient. Un crachat de feu leur lécha l’échine. Le dragon apparut du fond du boyau. Paul se releva tant bien que mal. Björn et Naryan tirèrent la duchesse plus qu’ils ne l’aidèrent à se remettre debout. Les yeux écarquillés par la peur, au moins elle avait arrêté de crier — et même de parler.

    Björn la jeta sur son épaule et détala vers l’extérieur, suivi par ses deux compères. Cette fille était un aimant à problèmes. Elle semblait attirer la poisse comme le sucre les abeilles. Tant pis pour les lianes wynsiennes et les animaux sauvages, mieux valait encore les affronter plutôt que de faire face à un dragon. Peut-être attraperaient-ils le bateau à temps, finalement.