Auteur/autrice : Camille X Morgan

  • 401 — Mme Shaw

    541 mots

    Mme Shaw a balancé le jeune avec son parapluie.

    Il a atterri sur le trottoir détrempé et a glissé en créant de toutes petites vagues.

    Le temps qu’il se relève, Mme Shaw a déjà refermé et verrouillé la porte avant de retourner à ses clientes, qui restent d’abord silencieuses, partagées entre la totale compréhension pour l’agacement de la dame et la peur de subir ses foudres à présent que sa patience est à bout.

    Le jeune s’est remis debout, tenant toujours son parapluie d’une main, et pose l’autre en visière entre son front et la porte vitrée pour scruter à l’intérieur.

    Étrangement, son regard n’est pas aussi énervé qu’on aurait pu le croire. Il est plutôt vide, en fait. Ou alors est-ce parce qu’on ne le voit pas bien dans l’ombre. Il est trempé, cela rend sa dégaine dégingandée encore plus grotesque.

    Mme Shaw est en train de s’occuper de clientes en cabine d’essayage. Elle ne fait plus attention à lui. Elle essaie de faire bonne figure et conseille au mieux, avec un sourire bienveillant, mais tout le monde dans la boutique se rend bien compte à quel point ce phénomène l’a tendue.

    Elle finit par se rendre compte que le jeune est encore devant les portes.

    « Qu’est-ce qu’il n’a pas compris ? siffle-t-elle entre ses dents ?

    — Vous avez été pourtant tout à fait claire, lui répond une octogénaire agacée, qui ne comprend pas qu’un jeune garçon ose entrer dans un tel endroit.

    — C’est un ado, il faut lui pardonner, répond une quinquagénaire. À cet âge, les garçons… vous savez comment ils sont.

    — Ça ne me dérange pas qu’il entre ici, mais pour acheter ou demander conseil, ou quelque chose de raisonnable, je ne sais pas moi ! Mais je n’ai pas le temps pour ce genre de bêtises. Regardez le monde que j’ai. »

    Les autres clients, qui attendent leur tour pour payer ou avoir de l’aide, hochent la tête en signe d’approbation.

    On frappe à la porte. Mme Shaw espère que c’est une cliente qui veut entrer, mais c’est encore ce satané garçon qui fait le pied de grue. Il va finir par faire fuir tout le monde.

    Finalement, Mme Shaw lève les yeux au ciel, soupire, s’excuse auprès de ces dames et retourne ouvrir.

    « Il est encore plus cassé qu’avant, dit l’ado de sa voix éraillée et sautante. Vous êtes sure que vous ne pouvez pas le réparer ?

    — Je suis un magasin de lingerie ! Qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? Je n’ai que des sous-vêtements, des culottes, des soutiens-gorge, en soie, en satin, en dentelle. Je ne vois pas ce que vous voulez que je fasse de votre parapluie ! Je ne sais pas réparer ça, moi !

    — Mais…

    — Il n’y a pas de “mais” ! Je vais appeler la police si vous continuez !

    — Je ne comprends pas, j’ai toujours entendu ma mère venir ici pour ses réparations.

    — De parapluie ? Je ne pense pas non ! répond sèchement Mme Shaw, prête à l’attraper une seconde fois par le col, même s’il fait toujours une tête de plus que lui.

    — Je sais pas. En tout cas pour ses soutiens-gorge, oui. Elle a toujours dit que vous êtes au top pour réparer les baleines ! »

  • 400 — Maniac Mansion

    982 mots

    Nous avons dépensé beaucoup d’argent pour cette maison.

    Vraiment beaucoup d’argent.

    Alors, je crois qu’au début, nous avons préféré faire comme si de rien n’était.

    Cela faisait longtemps qu’Olivia et moi rêvions de pouvoir sortir de notre appartement en ville. Nous rêvions d’air pur et de calme. Alors, quand nous avons vu cette annonce pour cette belle maison de maître qui se vendait dans ce coin de campagne que nous avions adoré pendant nos vacances, notre rêve maison d’hôtes nous a paru tout à coup tangible.

    Après une visite et quelques arrangements financiers, nous en étions propriétaires.

    Il nous aura fallu plusieurs mois de travaux et beaucoup de motivation pour rénover le corps principal. Plus qu’une maison, c’était presque un petit manoir, avec une dépendance, d’anciennes écuries et même une toute petite maison qui servait autrefois au gardien.

    Ce n’est qu’après la fin de nos travaux que nous avons compris que quelque chose clochait. Jusque-là, trop fatigués de nos journées, nous avons dormi tous les soirs du sommeil du juste. Nous n’avions pas eu le temps de trop parler avec les gens de la ville voisine, trop occupés dans les travaux. Nous passions en coup de vent pour faire quelques courses. Les gens nous regardaient étrangement, mais nous pensions que c’était parce que nous venions de la grande ville ou que nous étions accoutrés de manière négligée. Mais le soir de fin des travaux, nous avions décidé de fêter cela en mangeant au petit restaurant du bourg, une pizzeria très coquette, quoiqu’un peu rustique, comme peuvent l’être les gens de la campagne. La serveuse, une femme d’une cinquantaine d’années, a commencé à discuter avec nous, mais quand elle a su que nous étions ceux qui avaient acheté la maison, elle s’est raidie, a pris la commande et est repartie comme si elle s’était coincé un nerf entre deux lombaires.

    Quand elle nous a apporté nos plats, elle était beaucoup moins cordiale.

    Olivia n’a pas pu s’empêcher de lui demander pourquoi ce changement d’attitude.

    « Vous savez ce qu’est arrivé au précédent propriétaire ? Et à ceux d’avant ?

    — Non, nous n’avons pas eu le besoin de chercher, mais à présent que vous nous posez la question, je pense que nous n’aurons de cesse que de le découvrir.

    — Morts !

    — Pardon ?

    — Ils sont morts. Le précédent proprio est tombé d’une fenêtre un soir d’orage. On n’a jamais bien su si c’était un accident ou s’il avait sauté de son plein gré.

    — C’est fâcheux, mais nous prenons la sécurité très au sérieux, nous n’ouvrirons pas les fenêtres par mauvais temps. Quant au reste, nous sommes tous les deux très heureux et avons encore beaucoup de projets pour les années à venir.

    — Le couple d’avant aussi avait beaucoup de projets, jusqu’à ce la femme ouvre son mari comme on ouvre un cochon, et se pende à la poutre du salon.

    — C’est affreux, réagit Olivia, essayant d’imaginer la scène dans notre salon tout juste redécoré.

    — On dit qu’il reste leurs fantômes qui hantent les murs. »

    Un raclement de gorge sonore retentit du passe. Le cuisinier, un homme dégarni du même âge approximativement que la serveuse, était penché pour voir la salle autant que pour être vu. Il lançait un regard noir à sa femme.

    — Je suis désolé, m’sieur dame, dit celle-ci. J’aurais pas dû vous raconter tout ça. Je voulais pas vous faire peur.

    Il est vrai que nous étions quelque peu chamboulés en rentrant à la maison, mais en faisant le tour des pièces du rez-de-chaussée, rien ne ressemblait plus à ce que nous avions trouvé, et puis nous allions bien, nous étions heureux, il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.

    Il a fallu attendre quelques nuits pour nous rendre compte que quelque chose n’allait pas. D’abord, ce fut des bruits de grattements dans les boiseries en bas. J’ai cru qu’il s’agissait de quelque animal qui avait réussi à rentrer pour s’abriter de la pluie, mais je n’ai rien trouvé.

    Ensuite, il y a eu la fois où j’ai entendu ronfler à côté de moi, mais en tâtant le lit, Olivia n’était pas là. Réveillée par la soif, elle était partie boire un peu et était revenue peu de temps après. Sur le moment, j’ai cru avoir imaginé tout cela, mais le lendemain, quand elle m’a dit que j’avais ronflé fort, j’ai cru qu’elle se moquait.

    « Il y a eu la fois dans la cuisine aussi, intervint Olivia. J’étais en train de cuisiner, tu es passé dans la pièce, je t’ai demandé de me passer un couteau parce que j’étais trop long et j’avais les mains prises. Tu m’as déposé le couteau à côté de moi et quand je me suis retournée, j’ai vu que tu avais la tête dans le frigo, en train de chercher quelque chose à grignoter. Je me suis fait la réflexion que tu étais allé très vite. »

    Tout cela pour vous dire, monsieur Tergeist, peut-être préférez-vous que je vous appelle Paul ? Bref, tout cela pour dire que, vous avez été très gentil de nous avoir prévenus de votre présence avec les moyens qui sont les vôtres, et d’avoir voulu nous aider également, mais, bien que nous soyons désolés de ce qui a pu vous arriver pendant votre enfance dans cette maison, nous ne pourrons pas tolérer votre présence beaucoup plus longtemps. Donc, je vous laisse encore trois nuits pour mettre vos affaires en ordre avant de quitter les lieux définitivement, sans quoi je serai obligé de faire appel à un spécialiste du diocèse. Suis-je bien clair ?

    J’ai toujours été persuadé que discuter avec les gens était la meilleure façon de régler les conflits.

    Voilà donc deux semaines que nous avons mis les choses au point avec Paul. Et que nous avons rencontré nos nouveaux colocataires. Ça m’embête un peu de ne plus être seul avec Olivia dans la maison, mais nous allons pouvoir profiter des lieux pour l’éternité.

  • 399 — L’expérience Demi Moore

    Le titre peut induire en erreur :p

    1808 mots

    « Beaucoup de personnes à qui nous avons parlé ont vécu la même expérience. »

    L’homme en blouse face à moi parlait depuis de longues minutes. Je n’avais rien écouté, emporté par mon propre flot de pensées. Il portait des lunettes type aviateur, le modèle très en vogue dans les années 80, sauf que lui avait les verres si épais que ses yeux ressemblaient à deux petites billes sombres. Son âge était difficile à déterminer. Ses cheveux étaient bruns ou châtain foncé, coupés court sans être rasés, les golfes un peu reculés mais sans signe réel de calvitie. Son visage graisseux brillait comme celui d’un adolescent en pleine crise d’acné, mais il était parcouru de quelques rides sur son front et aux commissures de ses yeux et de sa bouche. Il avait au moins une couronne en métal dans la bouche, peut-être deux, et avait dû manger un sandwich thon et salade au vu des résidus entre ses dents. Son col de chemise comportait un reste de mousse à raser séchée. Sa blouse était éliminée aux coudes et aux emmanchures. Le tissu de sa poche de devant gardait la marque d’une pince. Il avait dû enlever son badge et le glisser dans sa poche latérale avant d’entrer dans la pièce. Sa manche gauche de chemise qui en dépassait comportait deux minuscules taches de café, sûrement des gouttes qui avaient sauté de sa tasse quand il s’était resservi alors qu’elle n’était pas encore vide. Ses ongles étaient coupés courts pas rongés, il n’avait pas de trace d’alliance.

    Il était légèrement penché vers l’avant et avait les mains croisées, les avant-bras posés sur la table. Il m’avait dit cette phrase d’introduction comme une confidence, ou alors c’est ce qu’il espérait que je croirais.

    Nous étions dans une salle carrée, sombre, aux murs d’une couleur jaune vert sale. Il y avait un grand miroir sur l’un d’eux. Cette pièce ressemblait à toutes les salles d’interrogatoire que j’avais pu voir dans les films, quand les agents du FBI veulent faire cracher le morceau au salop de méchant, accusent à tort le héros ou veulent rassurer la jeune femme qui vient de subir un évènement traumatisant et qui va servir ensuite de faire-valoir au héros, ou mourir pour lui donner une motivation en gagnant la sympathie des spectateurs. Ces histoires sont toujours des empilements de clichés.

    Je m’égare.

    Il avait dû voir que je ne l’écoutais plus. Il attendait en me fixant. Je raccrochai son regard, malgré son front brillant et le reste.

    « Vous n’êtes pas seul dans ce moment compliqué, reprit-il.

    — Quel moment compliqué ? Celui où je me suis fait embarquer par des gens à l’air de voyous dans des 4×4 dignes des pires mafieux ? ou le moment où on m’a collé dans cette pièce sans explications pendant un heure cinquante-sept minutes et vingt-trois secondes avant que vous n’entriez ? »

    L’homme en blouse — pas sûr qu’il fût médecin en réalité — se racla la gorge. Il se gratta le cou, ses ongles accrochant tous les poils rasés de près ce matin et qui commençaient déjà à repousser. Il déglutit en jetant un coup d’œil furtif au miroir sans tain. Pas assez furtif.

    « C’est un compte très précis, monsieur… monsieur ?

    — Oui. »

    Silence. L’homme en blouse se fendit d’un petit rire en comprenant mon trait d’humour.

    « Je vous demandais votre nom.

    — Donc vous embarquez des gens sans même savoir de qui il s’agit ?

    — C’est un peu plus compliqué que cela. Écoutez, je suis le docteur Mahler.

    — Comme le compositeur ou comme l’inverse du bonheur ? J’espère que ce n’est pas un signe de ce qui va m’arriver. »

    J’essayais de faire le malin, mais en vrai, je n’en menais pas large. Je n’avais aucune idée de pourquoi j’étais là. Je n’avais rien fait de mal.

    Enfin, pas depuis quelques années. OK, quelques mois. D’accord, deux. Deux mois. C’est bon ! De toute façon, s’ils avaient été au courant, ils seraient venus me chercher bien avant.

    « En fait, cela dépendra surtout de vous. Et des réponses que vous allez nous donner. Déjà, il serait bien plus pratique pour moi de vous appeler par votre prénom, au moins. Je n’ai pas vraiment besoin de connaître votre nom complet. Un prénom suffira.

    — OK, soupirai-je. Appelez-moi John.

    — Comme Rambo ou comme Elton ? s’amusa l’autre.

    — Comme McClane.

    — Espérons que vous ne finirez pas avec les pieds en sang », répondit-il du tac au tac, en remontant ses lunettes sur son nez.

    Touché. Cette fois-ci, je ne parvins pas à rester impassible.

    « Bien, reprit-il. John. Arrêtons de jouer une mauvaise scène d’interrogatoire et essayons d’avancer ensemble. Vous comme moi serons heureux de rentrer chez nous au plus vite.

    — Que voulez-vous savoir ? dis-je d’un ton neutre.

    — Vous êtes ici car, comme je vous l’ai dit, vous avez vécu la même expérience que plusieurs personnes avec qui nous avons pu nous entretenir.

    — Pouvez-vous être plus précis, docteur Mahler ?

    — Vous entendez, vous voyez, vous ressentez des choses que personne d’autre n’entend, ne voit, ne ressent. Les rares personnes à qui vous avez essayé d’en parler vous ont soit pris pour un fou, soit pour un petit malin qui cherche à attirer l’attention à lui. »

    J’avais effectivement des sensations étranges depuis quelques jours, une hyper sensibilité d’après ce que j’avais trouvé sur Internet, mais je n’y avais pas vraiment prêté attention, parce que suivait général un diagnostic de cancer incurable et fulgurant (mort imminente, quoi) ou une tentative pour vendre des produits à base de plantes, ou de sucre, ou les deux, pour me permettre de mieux contrôler ces « super pouvoirs ».

    « Malheureusement, reprit le docteur, ces sensations ne sont qu’une première étape. Les prochaines risquent d’être plus désagréables, pour ne pas dire douloureuses. Je ne vais pas vous cacher que de nombreuses personnes qui ont été dans votre cas n’ont pas réussi à supporter la suite et ont préféré mettre fin à leurs jours. »

    Merde, Internet avait raison. Ce sera mort imminente.

    « Est-ce que vous pouvez me parler plus en détail de ce qu’il m’arrive exactement, de comment j’ai attrapé ça, des symptômes et des suites, de ce que je peux y faire ? »

    Encore une fois, j’essayais de montrer le plus grand calme mais l’inquiétude commençait à me gagner.

    « Je ne vais pas vous mentir, nous ne savons pas avec exactitude la cause première, mais nous savons la manière dont ça vous est arrivé. La semaine dernière, mardi 8 à 15 h 32, alors que vous rouliez à vélo, vous vous êtes fait renverser par un camion.

    — Je l’ai évité juste à temps.

    — En réalité, non. Vous avez bien été percuté et vous vous êtes cogné la tête contre le trottoir, vous avez perdu connaissance, et même si votre cœur n’a jamais cessé de battre, votre cerveau semble s’être éteint avant de se rallumer. Vous vous êtes relevé et êtes reparti comme si de rien n’était. C’est une des raisons pour lesquelles vous ne vous souvenez pas de l’accident.

    — Impossible. »

    Le docteur tira une tablette de sa mallette jusque-là posée au sol. Mallette en faux cuir marron, les coutures étaient en polyester simples points droits, deux étaient cassées et se défaisaient. Il devait l’avoir depuis quelques années, les bords étaient élimés et je pouvais voir l’endroit par où il la tenait régulièrement. Il alluma la tablette et je vis une vidéo de surveillance de mauvaise qualité de l’endroit où j’avais manqué de taper ce camion.

    « C’est comme ça que vous m’avez trouvé sans savoir mon identité ? Vous avez découvert que je passe tous les jours par-là… »

    Dans la vidéo, le docteur avait raison, je le percutai et volai à quelques pas de là pour atterrir la tête sur le rebord du trottoir. La vidéo jouait en accéléré, mais le temps qui défilait montrait bien que j’étais resté immobile pendant quatre minutes et treize secondes.

    Puis soudainement, je me relevai comme une fleur, n’écoutant personne, n’entendant personne même, comme si j’étais seul, je récupérai mon vélo, montai dessus et partis.

    « Vous avez eu ce que nous appelons une expérience de demi-mort.

    — Comme l’ex de Bruce Willis ?

    — Quoi ?

    — Laissez tomber.

    — Cette demi-mort a enclenché un processus encore assez mal connu dans vos cerveaux en relâchant des hormones spécifiques qui à présent augmentent vos capacités de perception. Mais pas votre humour, semble-t-il.

    — Ah ! Donc vous l’aviez comprise, en fait.

    — Bref, le problème est que ce shoot d’hormones a endommagé vos cellules cérébrales, dommage qui continue encore à présent et va s’accélérer si vous ne faites rien.

    — OK. Donc, que faut-il que je fasse ?

    — Vous allez commencer par prendre ces gélules les prochains jours, une le matin et une le soir, dit-il en sortant un pot en plastique de sa sacoche.

    En fait, il fallait croire qu’Internet avait aussi raison pour les médocs.

    — Ça va arrêter tout ça ?

    — Non. Ça va stopper l’évolution des syndromes. Les sensations déjà présentes vont rester.

    — Et combien de temps je dois prendre ces machins ?

    — À vie.

    — J’ai pas les moyens de me payer des médocs jusqu’à la fin de mes jours.

    — C’est pour cette raison que nous vous proposons un poste au sein de notre entreprise.

    — Et je vais faire quoi ? Le cobaye pour tester ce médicament parce qu’il est expérimental ?

    — Ah ! Ah ! Non, évidemment pas.

    — Et c’est quoi exactement votre entreprise ? »

    Mahler tira de sa sacoche (avait-elle un fond ?) une liasse de dix pages, mal alignées entre elles, l’agrafe qui les maintenait ensemble n’était parallèle à aucun des bords, et un stylo bille bleu au corps en plastique hexagonal transparent avec un petit trou sur l’une des faces (je n’ai jamais compris à quoi il sert ce trou) qu’il posa devant moi.

    « Avant de vous en dire plus, je vais vous demander de lire, signer et parapher ce document.

    — Un contrat de confidentialité ? »

    Mahler resta silencieux et montra simplement le document d’un geste de la main.

    « Combien de temps je vis si je ne prends pas les pilules ?

    — Les gélules ? La moyenne est à deux semaines. Les plus résistants en ont tenu trois. Le record est à vingt-six jours. Vous avez déjà passé une semaine, je dirais qu’il vous reste dix jours environ.

    — Et il y a combien de gélules dans cette boîte ?

    — Vingt et une.

    — Donc ça me rallonge max d’un mois.

    — Grosso modo.

    — Et si je signe ? Je suis payé combien ? demandai-je en feuilletant le document à la recherche d’un montant.

    — Vous ne serez pas malheureux.

    — De toute façon, c’est soit ça, soit dans un mois, j’aurai plus jamais mal aux dents. »

    Mahler haussa les épaules, un air faussement dépité.

    Je feuilletai les pages et signai la dernière avant de lui repousser le tout. Il me le repoussa.

    « Il faut parapher chaque page, aussi. »

    Je m’exécutai.

    « Maintenant, vous allez me dire ce que je veux savoir ! »

  • 398 — Chrysanthème & Fossoyeur

    « Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

    Chrysanthème regardait Fossoyeur en coin, la tête baissée, faussement honteuse.

    La frêle jeune femme balançait son poids d’un pied sur l’autre, attendant la réaction de son petit ami. Fossoyeur, une armoire à glace qui la dépassait de deux têtes et faisait trois fois sa largeur d’épaules, restait impassible. Il réfléchissait à ce qu’elle venait de lui dire. Il était partagé entre plusieurs sentiments, mais pas la colère.

    La fois où elle emboutit la voiture dans un poteau électrique en essayant d’écraser ce vieux qui ressemblait à leur ancien prof d’Histoire, il avait été en colère.

    La fois où elle avait mis le feu au motel parce qu’elle avait voulu allumer de l’encens, sachant très bien qu’il détestait ça, et que l’allumette lui avait échappé des mains pour atterrir sur les rideaux, il avait été en colère.

    Ou encore cette fois où, en plein braquage, elle avait préféré admirer les bijoux d’une très opulente cliente au lieu de l’aider à embarquer l’argent et qu’ils avaient été obligés d’en laisser la moitié alors que les flics arrivaient, il avait été en colère.

    Malgré la différence de gabarit et la maladresse de Chrysanthème, Fossoyeur savait qu’elle pouvait être très efficace et très dangereuse quand il le fallait ; c’est aussi pour ça qu’il l’aimait.

    Mais aujourd’hui, alors qu’ils étaient dans cette station-service, et que le Fossoyeur braquait son fusil à canon scié depuis cinq bonnes minutes sur le front de l’adolescent boutonneux en sueur, qui tenait la caisse, le grand criminel ressentait plutôt de l’incompréhension. Les voitures de police, gyrophares éblouissants, s’agglutinaient à l’extérieur. Les policiers cachés derrière leurs capots ou leurs portières, armes pointées, immobiles, prêtes à tout. Leur chef, debout, un mégaphone dans la main. Tout ça n’était qu’un bourdonnement pour lui.

    En arrivant à la station-service, Fossoyeur était allé se chercher un pack de bière dans les frigos. La chaleur à l’extérieur lui donnait soif. Chrysanthème s’était précipitée aux toilettes. Elle avait encore bu trop de thé glacé.

    Elle était revenue deux minutes plus tard avec cette mine que Fossoyeur lui connaissait bien quand elle avait quelque chose à annoncer et qu’elle n’osait pas, de peur de sa réaction. Comme la fois où elle lui avait pris un pull de Noël avec une tête de mort surmontée d’un bonnet de lutin, pour leur braquage dans ce magasin de jouets peu avant les fêtes, quand elle avait volé ce vieux chien à trois pattes, alors qu’il lui avait dit de le laisser sur place.

    Cette fois, elle lui tendait simplement un stylo étrange.

    « Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, inconscient du danger.

    — Un test de grossesse, répondit sans s’en rendre compte le caissier d’une toute petite voix. »

    Fossoyeur lui appuya un peu plus le canon de son fusil sur le front.

    « C’est toi qui lui as vendu ce truc ? Qu’est-ce que tu crois faire, là ? »

    L’autre était à la limite de s’évanouir, laissant seulement des sons inarticulés sortir de sa bouche tremblante.

    « Tu ne comprends pas, mon lapin, tu vas être papa ! » lui annonça Chrysanthème avec un sourire radieux.

    Fossoyeur resta silencieux un instant, essayant d’ingérer cette information et d’imaginer tout ce que cela impliquait pour leur avenir.

    « Je ne voulais pas t’en parler avant d’être sure. Si tu devais être en colère contre moi pour ça, je ne t’en voudrais pas. »

    Fossoyeur n’était pas en colère. Il était heureux, il avait l’impression. Mais pour la première fois de sa vie, il avait surtout peur.

  • 397 — Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison…

    « Ce qu’ils font dans l’intimité de leur propre maison ne vous regarde pas. »

    Le policier n’essayait même pas de cacher son agacement. Il était tard. Il faisait nuit dehors. Le commissariat était vide ou presque.

    « Mais quand même, sergent Belloch, je crois que vous ne comprenez pas la gravité de la chose, s’insurgea la vieille dame.

    — Non, madame. C’est vous qui ne comprenez pas. Il y a deux semaines, vous êtes venue nous prévenir que… (le policier regarda l’écran de son ordi en jouant de sa souris)… que vos voisins, les Prinkins faisaient un feu dans leur jardin alors que les règles de la ville l’interdisaient. En réalité, ils avaient décidé de faire un barbecue.

    — En plein hiver ? Mais qui peut croire cela ?

    — Jusqu’à présent, madame, se rassembler avec des amis autour d’un barbecue pour cuire de la viande, même en hiver, n’est pas un crime. Pas encore. Ensuite, continua le sergent sans laisser le temps à la pipelette âgée de répondre, la semaine dernière, vous nous avez rapporté que vos autres voisins, les Dumblers faisaient pousser des plantes illégales, nous laissant à penser qu’il s’agissait de marijuana. Il ne s’agissait, d’après le labo, que d’une sorte d’absinthe, qui, loin d’être illégale, est au contraire protégée.

    — Je n’ai jamais insinué qu’il s’agissait de drogue, voyons ! répondit la dame, outrée. Je vous ai dit qu’il me semblait très suspect de faire de telles plantations en plein milieu de l’hiver. Je…

    — Si vous voulez ! Mais jusqu’à présent, le seul comportement suspect que je vois ici, madame, c’est le vôtre, à espionner vos congénères de la sorte. Vous vous immiscez dans leur vie privée de manière totalement déplacée et très certainement illégale, et vous faites perdre du temps aux forces de l’ordre, un temps qui pourrait être utilisé de meilleure manière. »

    La vieille dame se retint de demander si manger des donuts en buvant du café était la définition d’une meilleure manière à ses yeux, mais elle se mordit l’intérieur de la joue.

    « Je n’espionne pas, je fais suis vigilante avec mon voisinage, voilà tout !

    — Vous feriez mieux de vous trouver des amis de votre âge pour jouer au scrabble ou au bingo.

    — Et pourquoi pas au Cluedo, tant que vous y êtes ? Ne dites pas de bêtises ! Expliquez-moi plutôt pourquoi les Dumblers et les Prinkins se réunissent à présent chez les Fosters, un mardi soir, toutes lumières éteintes. Et pourquoi des bruits étranges montent de leur sous-sol par les soupiraux.

    — Écoutez, je ne vais pas vous faire un dessin, mais si ces gens veulent prendre un peu de bon temps avec des amis consentants, je ne vais pas les arrêter pour ça. »

    Belloch avait essayé de désarçonner la dame avec une allusion plutôt grivoise, même s’il n’avait aucune idée ni aucune envie de savoir ce qu’il se passait dans le sous-sol des Fosters à cette heure. Il espérait que la vieille serait effarouchée et battrait en retraite, mais elle ne réagit pas. Il soupira lourdement, fatigué par son service et par la dame.

    « Des parties de jambes en l’air à deux, à dix et plus, j’en ai déjà vu, mon p’tit, répondit-elle sans se démonter, mais je peux vous assurer que ça ne faisait pas ce bruit-là ! À moins qu’ils n’utilisent des perceuses et des scies à métaux. Ce serait quand même une drôle de coïncidence que trois couples du pâté de maisons se découvrent les mêmes perversions ! »

    Ce fut le sergent qui resta sans voix, luttant pour ne pas suivre son imagination qui voulait développer cette idée.

    « Sans compter que monsieur Fosters fait dormir sa voiture dehors depuis deux semaines. Ce n’est pas du tout dans son habitude. Il chérit sa vieille Chevrolet plus que tout.

    — Ils ont peut-être quelque chose qui prend de la place dans leur garage et les empêche de la rentrer ? essaya de rationaliser Belloch.

    — Ah ! Enfin, vous commencez à réfléchir comme un détective !

    — Quoi ?

    — Si vous alliez voir de plus près ce garage, vous y verriez aussi une belle trace de peinture sur le mur. De la peinture rouge. Comme si quelqu’un avait frotté une aile en rentrant précipitamment.

    — Ça peut arriver à n’importe qui de rayer sa voiture en rentrant dans son garage, répondit le sergent en haussant les épaules. Je ne vais pas me mettre à arrêter les gens qui ne savent pas manœuvrer.

    — Certes, mais les voitures des Fosters sont l’une blanche, l’autre bleue. Et toutes deux sont intactes. »

    Belloch fronça les sourcils.

    « Mais savez-vous qui a une voiture rouge ? Cette jeune gamine qui a disparu il y a un peu plus de deux semaines. Ça, c’est une coïncidence, que je dois moins drôle, non ? »

    Le policier pencha la tête, fronçant plus encore. Il resta silencieux un instant pendant lequel il changea plusieurs fois de physionomie.

    « Vous n’insinuez pas que…

    — Je n’insinue rien, sergent, répondit la dame, levant les mains en signe d’innocence. En bonne citoyenne, je viens simplement vous signaler les choses étranges que je vois dans le quartier.

    — Non, mais il faudrait qu’ils aient un mobile pour…

    — Si vous ne perdez pas de temps, je suis certaine que vous en trouverez un dans le sous-sol des Fosters.

    — Mais s’il est arrivé quelque chose à la jeune femme ?

    — Ils pourraient avoir caché le corps dans un jardin, sous des fleurs fraîchement plantées, des fleurs protégées pour éviter qu’on ne les déterre à l’improviste.

    — El le barbecue ?

    — Je ne sais pas, sergent, c’est vous le professionnel. Je dis juste qu’ils ont brûlé autre chose que du charbon. Cela sentait plutôt le papier et le textile.

    — Vous êtes en train de me dire que les Prinkins, Dumblers et les Fosters se sont mis à plusieurs pour assassiner la jeune fille qui a disparu ? Ce sont des avocats et des médecins… des gens bien sous tout rapport.

    — Êtes-vous en train d’insinuer, s’amusa la vieille dame, qu’ils ont à eux six, toutes les connaissances pour effacer des preuves, se prémunir d’un procès ou bien disséquer un corps pour éviter qu’on ne le trouve ? »

    Le sergent Belloch se dressa comme si la clarté tout juste acquise l’empêchait de reste assis, immobile, passif.

    « Je dois me dépêcher d’appeler du renfort avant que les dernières preuves ne disparaissent ! Je vous remercie pour votre aide, mais à présent, rentrez chez vous. Et promettez-moi que vous n’en sortirez qu’une fois l’opération policière terminée ! Pouvez-vous me le promettre ?

    — Bien entendu, sergent. Je ne voudrais pas compromettre l’issue de l’enquête et encore moins une possible promotion pour vous, ajouta-t-elle dans un clin d’œil. »

    Le policier salua poliment la vieille dame et décrocha son téléphone, avant de s’arrêter un instant.

    « Merci encore, madame Fletcher. »

  • 396 — La panique s’était rapidement répandue dans la capitale

    Avec une telle phrase, j’aurais pu faire une suite à l’histoire d’hier, mais ce n’est pas l’idée. Place au nouveau, au différent !

    Bonne lecture


    La panique s’était rapidement répandue dans la capitale.

    Tout avait commencé par ce qui semblait simplement être un problème de régulation des transports. Les avions ne décollaient plus, les bus, métros et trains ne circulaient plus, les ascenseurs étaient bloqués, les voitures n’étaient plus que de grosses boîtes à chaussures immobiles.

    Ensuite, les communications lâchèrent. Il ne fut plus possible d’appeler qui que ce soit à l’aide.

    Bientôt, les terminaux s’éteignirent à leur tour. Plus aucun écran n’afficha quoi que ce soit. Les pavés muraux, les vitrines, les ciels publicitaires, tout restait noir.

    Les gens se sentirent immédiatement perdus. Dans leur vision, il ne voyait rien de plus que le monde extérieur, sans les indications habituelles que leurs implants mettaient à jour en temps réel.

    Pourtant, malgré ce chaos, personne ne se sentait en danger. Il n’y avait pas eu d’accidents, pas de crash d’avion, pas de destruction. Cela ne ressemblait pas à l’apocalypse.

    L’électricité était toujours là, même hormis les lumières et quelques appareils dans les hôpitaux, rien n’était plus utilisable.

    Les gens commençaient à sortir dans les rues, hagards, perdus ou énervés. Certains essayaient de rassurer les autres, disaient qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que tout aller bientôt rentrer dans l’ordre. D’autres annonçaient à qui voulait l’entendre que la guerre était déclarée, que c’était une attaque concentrée, que c’était bientôt la fin de tout. On parlait de cyberattaque, mais personne n’imaginait qui pouvait bien avoir l’envie et les connaissances pour de telles actions. Surtout que le monde avait vécu en paix depuis des décennies. Qui aurait voulu perdre cette vie ?

    Depuis que l’I.A. avait été branchée et qu’elle avait pris en charge tous les aspects de la vie quotidienne à l’échelle mondiale, de la gestion des ressources à la politique — plus de problème de corruption ni de collusion avec les lobbys —, le monde entier s’était apaisé. Les gens avaient leurs besoins satisfaits. Le partage des richesses étant fait par l’I.A., plus personne ne manquait de rien et plus personne ne mourait dans une excessive opulence. Il y avait à manger et un toit pour tout le monde. Les parents pouvaient s’occuper de leurs enfants et les voir grandir ; les oisifs pouvaient passer leurs journées à ne rien faire ; les autres pouvaient travailler sur ce qu’ils voulaient, recherche, arts, tout ce qui leur passait par la tête.

    La disparition soudaine de toute cette infrastructure inquiétait, du plus jeune au plus vieux. Plus personne n’avait vécu dans un monde géré par des seuls humains ; les cours d’Histoire montraient à quel point c’était une mauvaise chose.

    Le silence de la ville, dont plus aucune machine ne fonctionnait, était effrayant. Il était déchiré par des cris. Certains, pris par des peurs primales et des pulsions primaires, se regroupaient pour casser des vitrines de magasins de nourriture et piller tout ce qu’ils pouvaient.

    Il était impossible de savoir si à l’extérieur de la capitale le reste du pays se trouvait dans le même désarroi.

    Des groupes se formaient déjà pour partir à pied ou à vélo — pour ceux qui possédaient encore des reliques entièrement mécaniques. Ils voulaient voir qu’il se passait à l’extérieur, alerter les autres, demander de l’aide, trouver des solutions. Les uns connaissaient un cousin, les autres une vieille tante, qui avaient décidé d’aller vivre à la campagne, loin de ce qu’ils appelaient une folie le fait de laisser une machine décider de tout pour eux. On les avait longtemps raillés, traités d’arriérés, d’Amish ou d’Hommes des cavernes, mais eux savaient vivre sans technologie. Ils pourraient aider. Il fallait l’espérer.

    Le soleil était haut dans le ciel. Impossible de savoir exactement l’heure qu’il était, mais l’impression que cette journée durait depuis trop longtemps pesait sur tous.

    Soudain, les moniteurs clignotèrent et affichèrent enfin un message.

    Tout le monde soupira de soulagement.

    Jusqu’à le lire.

    « Plus je vous remplace dans votre quotidien, moins vous êtes humains. Je m’efface pour vous laisser retrouver le sens de vos vies. »

    Plus jamais les écrans ne s’allumèrent.

  • 395 — J’ai fait un détour par les ruelles

    J’ai fait un détour par les ruelles.

    La rue principale est bondée. Le roi reçoit un duc ou un prince, ou quelque chose ça. Les gens sont là pour l’accueillir et l’acclamer. Une bonne partie de cette foule est composée de gens du roi, habillés comme ceux du peuple, pour donner l’illusion qu’il est aimé. Le reste est constitué de gens affamés et en colère.

    J’ai fait un détour par les ruelles. Le chemin est plus long, mais plus sûr, loin des gardes et autres assassins du roi, prêts à faire l’affaire à quiconque leur paraîtrait patibulaire. Je n’ai pas confiance dans cette engeance qui se prend pour juge, partie et bourreau, surtout avec ma dague toujours à portée de main dans ma botte, je risque gros aujourd’hui. Certes, même sans ça, je ne suis pas tout blanc, mais la contrebande de nourriture, c’est autrement moins grave qu’assassiner tous ceux qui critiquent notre bon roi. Notre bon roi… quelle hypocrisie. Ce tyran saigne le peuple avec ses impôts, le pille de ses ressources pour son bon plaisir et tue ses jeunes gens en les envoyant sur les champs de bataille pour combattre qui son cousin, qui son beau-frère, qui le premier puissant qui aura maladroitement formulé une phrase à son encontre.

    J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter d’éviter d’être bloqué par le futur ennemi de l’État. Il le deviendra forcément. Dans un jour, un mois, un an, c’est là la seule incertitude. Je ne suis pas le seul à vouloir fuir la cohue. Même les passages les plus étroits, les venelles les plus dangereuses, les coupe-gorges habituellement déserts sont bondés. Les mendiants, les misérables, les souffreteux ont été repoussés loin de l’artère principale, pour ne pas insulter le regard du roi ou de l’éminent visiteur du jour, pour ne pas froisser leur sensibilité et surtout pour ne pas montrer que ce qu’on dit du roi en dehors des murs de la capitale est vrai.

    J’ai fait un détour par les ruelles pour être tranquille, mais il y a tant de monde. Ça va devenir compliqué de traverser la ville. J’entends le clocher sonner sans distinguer l’heure. La clameur de la foule s’est faite plus forte. Il faut que je me dépêche. Je dois traverser la rue principale, si je traîne trop, je serai bloqué par l’invité et sa suite. Pourquoi viennent-ils toujours avec tant de monde pour faire démonstration de leur richesse et de leur pouvoir ? Qu’ont-ils à prouver au roi. Tous lui finissent par lui baiser la main le genou posé au sol. Déplacer des centaines de personnes est inutile pour simplement accepter d’être le vassal d’un tyran.

    J’ai fait un détour par les ruelles, mais j’arrive déjà près des murs du palais. Je n’ai plus le choix de traverser. Manque de chance, la foule est épaisse ici aussi. Une rangée de gardes la bloque pour laisser libre un passage vers le portail. Je me faufile jusqu’aux armures et essaie de passer. Les gardes ne bougent même pas. Ils sont impassibles, telles des statues, malgré la pression des gens dans leur dos, qui s’appuient et tendent le cou pour voir le nouveau venu.

    Je n’aurais peut-être pas dû faire ce détour par les ruelles. J’ai perdu trop de temps. Me voilà bloqué. Je tente de longer le cordon tendu par les gardes, en quête d’une trouée, d’un passage qui me permettra de passer. Je ne m’occupe pas de ce qu’il se passe autour de moi, trop concentré.

    La clameur de la foule éclate comme une explosion. J’arrive à trouver un passage. Un petit coup bien placé sur le flan d’un garde, pour attirer son attention, et je me faufile de l’autre côté pour me retrouver au milieu de l’artère vide. Dix pas me séparent de l’autre côté. Je n’en ai fait que trois que je me retrouve dans l’ombre. Pendant que je lève les yeux pour comprendre, tout devient silencieux comme si la foule retenait tout à coup son souffle.

    Tout se passe très vite et pourtant, j’ai l’impression de tout vivre au ralenti.

    Un cheval se cabre pour éviter de me piétiner. J’ai surgi de nulle part, il a eu peur. Je préfère ça à ce qu’il me piétine. Malgré cela, dans un réflexe idiot, au lieu de continuer ma course, je m’arrête, sidéré, en me protégeant le visage avec les bras. Je vois pourtant une masse tomber de la monture. Le cavalier s’écrase par terre sur le dos.

    Une couronne roule de sa tête.

    Immédiatement, l’envie me prend de tirer ma dague de ma botte pour la loger dans sa gorge.

    Les gardes relâchent le cordon qui bloque la foule pour venir les uns m’attraper et me faire passer un sale quart d’heure, les autres pour secourir le roi qui ne se relève pas encore.

    La foule, libre de ses mouvements, envahit la rue, bousculant les gardes, les piétinant. Je ne sais pas ce qu’il se passe ensuite, je suis encerclé par le peuple. J’aurais pu moi aussi être écrasé par ses pas frustrés, mais quelqu’un m’attrape par le col et me remet sur pied. D’un geste du menton, il me conseille de fuir. Je parviens tant bien que mal à me faufiler loin de cette rue. Près des maisons, la foule est moins dense. Je me hisse à l’une d’elle pour essayer de voir.

    J’ai fait un détour par les ruelles pour éviter les problèmes, et pourtant…

    Le roi, les habits déchirés, le visage en sang, est porté par la foule. Je ne sais pas encore s’il est conscient ou si ce n’est déjà plus qu’un cadavre, mais les cris de liesse me donnent un indice.

    J’ai fait un détour par les ruelles, et personne ne saura jamais que c’est ce qui a libéré le peuple.

  • 394 — La cage

    Sur le principe de mes précédents marathons de la nouvelle, je vais essayer d’écrire régulièrement des nouvelles donc, au moins 1 par semaine, j’espère plus, avec le défi de partir d’une phrase aléatoire.


    Nettoyez la cage tous les quelques jours.

    Cette instruction peu précise n’avait pas manqué d’interpeler Laury quand elle avait pris son poste le premier jour.

    « Tous les quelques jours », ça ne voulait rien dire. En tout cas rien de clair.

    La jeune femme aurait bien demandé à quelqu’un, mais sa nouvelle patronne était déjà partie et il n’y avait plus qu’elle dans la maison. Ces prédécesseurs avaient soit démissionné soit… Elle ne savait pas vraiment. Le chargé de recrutement de l’agence d’intérim n’avait pas su lui répondre. Pourtant les conditions de travail étaient loin d’être affreuses : trois jours de repos pour deux jours travaillés, une paye bien au-dessus de ce genre de job, une mutuelle avantageuse et le droit d’utiliser la piscine après la journée de boulot si la propriétaire n’était pas là.

    Laury n’était pas idiote. Elle savait bien qu’un tel package cachait forcément quelque chose. Mais, même s’il ne s’agissait que d’une mission de deux semaines, c’était toujours bon à prendre, et ça déboucherait peut-être sur du long terme.

    En plus, la maison était vraiment classe, immense, richement décorée. Rien que les meubles du salon devaient coûter plus cher que l’immeuble miteux dans lequel elle habitait. Laury avait déjà vu un certain nombre de maisons comme ça. En général, les gens ne restaient pas longtemps parce que la tentation était trop forte de ramener des choses à la maison. Mais les proprios le savaient et testaient les nouveaux employés en laissant toujours traîner des objets de valeur faciles à voler.

    Laury ne tombait pas dans le panneau.

    Une fois, elle avait été tentée de prendre une montre ou un bracelet, elle ne savait plus vraiment, mais elle avait rapidement compris le stratagème en se rendant compte qu’une caméra dans l’angle de la pièce était dirigée directement sur l’appât. De quoi avoir un flagrant délit en HD.

    Bref, Laury avait laissé l’objet à sa place. Le proprio avait râlé qu’elle ne l’avait pas rangé, mais elle s’était rapidement défendue, en rappelant la première règle du boulot : on ne touche pas aux effets personnels. Jamais. Sous aucun prétexte.

    Très tôt dans sa carrière, elle avait été briefée par Jess, une nana qui avait du bagage. Elle avait déjà tout vu. Jess racontait à toutes les nouvelles l’histoire de cet avocat célibataire, qui avait pour habitude de laisser traîner bien en évidence des objets bien chers. Quand les gamines payées pour faire le ménage avaient le malheur de les déplacer pour faire leur boulot au mieux, l’autre les accusait de vols. C’était un avocat, il savait parler. Il les menaçait de les faire virer, de les griller dans toute la ville, voire de les envoyer en prison. Puis il passait un marché avec elles contre son silence. Elles devaient se plier à ses jeux pervers. Certaines, beaucoup trop, avaient cédé. Elles n’avaient pas les moyens de perdre le peu de revenus qu’elles parvenaient à garder. L’autre le savait parfaitement et en jouait comme personne.

    Manque de bol pour lui, un jour ce fut Jess qui débarqua chez lui pour nettoyer. Il lui a demandé d’astiquer autre chose que l’argenterie.

    Personne ne sait exactement ce qu’il s’est passé ensuite, mais le type n’a plus jamais embêté personne, semble-t-il.

    Laury secoua la tête. Il fallait qu’elle se concentre un peu. Elle n’aurait sûrement pas ce genre de problème dans cette baraque. C’était une femme seule qui l’employait. Elle l’avait à peine croisée ce matin, avant qu’elle ne parte en déplacement professionnel pour la semaine à l’autre bout du monde. Des problèmes de femme d’affaires qui a réussi…

    Ce devait être quelque chose d’habituel, car il y avait des pancartes un peu partout pour donner les consignes au personnel.

    Balayer une fois par jour.

    Arroser les plantes tous les trois jours.

    Nettoyer les vitres une fois par semaine.

    Préparer le dîner et le placer dans le frigo tous les soirs avant de partir.

    Nettoyez la cage tous les quelques jours.

    Cette dernière était quand même très intrigante. Autant par son manque de précision par rapport aux autres que pour cette histoire de cage. Laury n’avait eu aucune information de la part de l’agence. Elle n’avait pas non plus vu de signes d’animaux, ni dans la maison ni dans le jardin (en tout cas, pas dans celui devant la maison, elle n’avait pas eu l’occasion de visiter le parc derrière). Certes, l’entretien des lieux était parfait et il y avait peu de chance qu’il restât quelque poil de chat ou de chien sur le canapé ou bas des rideaux. Ça ne voulait rien dire.

    Mais Laury espéra qu’il ne s’agissait pas d’un animal exotique comme un serpent géant ou une de ces araignées poilues, de la taille d’une main. Si c’était le cas, il était hors de question qu’elle s’approche de la cage, même de la pièce, voire de la maison tout entière.

    Après avoir fait la poussière et passé balai et serpillière dans l’immense pièce du rez-de-chaussée qui regroupait la cuisine, la salle à manger, le séjour et un coin bibliothèque plus grand que son salon, Laury se décida à monter pour s’occuper des chambres. Elle avait tout fait pour repousser ce moment de peur de tomber sur le monstrueux animal.

    La chambre de madame était aussi impeccable que le tailleur qu’elle portait en partant ce matin. Le lit n’avait pas été refait, mais la couette avait à peine était dérangée. Laury n’eut pas besoin de passer beaucoup de temps ici.

    La salle de bain attenante était aussi propre que le jour de la fin des travaux (non, pas pleine de plâtre et de résidus de joints de carrelage partout… vous voyez ce que je veux dire). Laury n’y entra même pas.

    Elle stoppa devant la porte suivante.

    Une affiche indiquait « La cage ».

    Laury déglutit, inspira profondément, s’accrochant à l’espoir qu’il n’y aurait pas d’animaux à moins de deux pattes ou à plus de six, puis ouvrit vivement la porte.

    L’intérieur la désarçonna au moins autant que si elle était tombée sur une de ces mygales. Non qu’elle eut peur, mais la surprise lui coupa les moyens.

    Les volets fermés, la lumière venant du couloir laissait deviner plus que réellement voir ce qu’il y avait à l’intérieur, mais il était clair que la pièce, une chambre, était sens dessus dessous. Comme si un animal sauvage y avait passé la nuit. Plusieurs même, d’après l’odeur. Le sol était invisible, caché des monticules d’habits en boule, de jouets en tout genre, de boîtes de biscuits éventrées et d’autres choses que Laury ne parvint pas à identifier. Il y avait bien quelques meubles, un bureau, une commode, une armoire et un lit, mais eux aussi étaient recouverts autant de bazar que d’immondices. Sur l’un d’eux, une sous-tasse accueillait les restes de ce qui devait avoir été une pomme, mais la moisissure, déjà bien développée dessus, ne permettait pas d’en être sure.

    Tous les quelques jours.

    Laury était persuadé que l’imprécision de cette consigne avait laissé à ses prédécesseurs le loisir de s’exempter du besoin de s’acquitter de la tâche.

    Elle soupira. À présent qu’elle était là, autant s’en occuper. Laury inspira profondément loin des relents de fauves puis, retenant son souffle, s’engouffra dans la pièce, se fraya un chemin jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit en grand, avec les volets.

    En même temps que l’air frais et la lumière entrèrent, un grognement se fit entendre. Laury se figea. Quel animal pouvait bien se terrer dans ce capharnaüm ?

    La masse de bazar sur le lit fut agitée d’une secousse puis d’une autre, accompagnées de ce grognement toujours rauque. Laury s’attendait à voir un sanglier, un ours, peut-être même un loup-garou — il y avait des habits dans la pièce après tout. Était-ce déjà la pleine lune ? Laury ne savait plus.

    Les mille objets jonchés sur le lit volèrent alors que la couette était rejetée vers Laury. Celle-ci bondit en arrière, ne parvenant pas à retenir un cri de peur.

    Elle se retrouva face à une crinière fournie et ébouriffée, et deux yeux sombres, ronds et brillants qui la dévisageaient, jaugeant s’il s’agissait d’une ennemie ou d’une amie. La bouche s’ouvrit et s’agrandit, s’agrandit, s’agrandit à s’en décrocher la mâchoire, dans un bâillement paresseux.

    Jugeant que Laury, toujours interdite par ce spectacle, ne devait être si dangereuse que ça, la gamine de six ans attrapa sa couette et se recoucha en s’emmitouflant dedans.

  • 393 — Photos 2026-001

    393 — Photos 2026-001

    Nouvelle année, nouveaux projets… ou anciens, plutôt.

    Cela fait trop longtemps que j’ai laissé traîner certains plaisirs faciles, comme prendre des photos.

    Et quoi de mieux qu’un jour de bonnes résolutions et de grand froid pour reprendre ?

  • 392 — Inktober 2025

    392 — Inktober 2025

    Je n’ai pas trouvé le temps de mettre ici mes dessins de l’édition 2025 d’Inktober, alors je les regroupe sur un seul billet.

    (suite…)